Ce texte dramatise la rencontre loupée entre la figure du Monstre (Preciado) et celle de l’Homoanalyste (Queer Psychanalyse). Il s’agit, par les voies de la fiction (Bataille, Klossowski), de poser les problèmes propres à leur pensée : ainsi du côté de l’Homoanalyste, la question de l’absence de l’anus dans l’entière de la réflexion de l’ouvrage de Fabrice Bourlez : dans son entreprise de destabulisation du phallus, l’Homoanalyste n’entrevoit pas une seule seconde la force de rupture et de destruction de l’anus (pourtant elle-même déjà soulignée par Lacan dans l’analyse de la psychose). L’Homoanalyste a forclos son anus, il est un corps qui se rêve sans trou. Du côté du Monstre, toute la question de la contra-sexualité est celle du passage du régime social phallique (contrat social) à la nouvelle société anale (contra-sexualité).
Publié dans le premier numéro de la revue papier de Trou Noir.
L’idée selon laquelle on peut convaincre sans raisonner est fort ancienne quoique toujours camouflée sous les épais opuscules des Philosophes. Elle est ancienne parce qu’elle prit une certaine consistance chez ceux qui ont fait de la débauche un guide bien plus fiable et que l’on ne perçoit dans le langage homosexuel plus qu’en demi-teinte. Mais cette virulence, qui est celle du phantasme, se signe dans le soubassement désirant qui échappe à toute communication d’un langage et d’une conscience épurante ; ce qui pointe à de l’incommunicable, véritable chemin que le désir sodomistique a employé et dans lequel il s’est longtemps lancé de toutes ses forces. Cette perversion, car il faut bien la nommer, est tout entière barbare, c’est-à-dire féroce et délicieuse ; elle est le témoin de l’incommunicable dans le volte-face caché au civilisationnel qui l’a produite tandis qu’elle en vicie les fondements qui s’y trouvent comme une bête cachée sous terre se gave des racines d’une plante malade que les bestiaires botaniques ont baptisée : Civitas Occidentalis.
Il faut un heureux hasard – mais ancré dans la nécessité d’un geste calculé, y entendre comploté – pour qu’un jour, un héritier de la barbarie pousse la porte du cabinet d’un analyste. Il est entré dans le bâtiment, a traversé la salle d’attente vide – quelques croûtes maniéristes au mur que l’on rencontre souvent malgré soi ou bien dans les cabinets des psychanalystes lacaniens ou bien dans les appartements d’homosexuels parisiens. Et il se fait que l’un est dans l’autre sans disjonction : le cabinet d’un lacanien homosexuel. C’est l’assurance sur la face et le vice dans les membres qu’il pénètre dans la pièce où l’attend l’analyste. Notre héros s’appelle Monstre et c’est ainsi qu’il se présente à l’analyste.
L’analyste lui fait signe de s’asseoir sur le divan, le monstre s’exécute à demi en se tenant droit sur le bord, à peine une fesse dessus. Car il faut dire que le monstre, quoi qu’empli d’un sombre dessein – et que je puis déjà vous dire bien sombre tant de l’analyste il en laissera une carcasse –, se méfie ; et c’est là une méfiance évidente lorsque l’on se tient face à un corps lisse, c’est-à-dire dépourvu d’anus, et face à une tête bien remplie de signes mathématiques, c’est-à-dire sans la perception accrue de cet anus. Disons encore que l’analyste n’inspire aucun désir au monstre ; et ce dernier n’en éprouve lui-même pas le moindre si ce n’est de faire déborder depuis son bas fond la perversion la plus sacrée. Car si ces deux ont fini de la sorte, anéantis, c’est qu’une nature sœur se devine pour l’un et l’autre. L’une attend d’être révélée, l’autre est la menace pénétrante qui l’effectue dans ce geste commercial superbe qu’est la complicité de deux pervers.
Le monstre se met à parler. Et cependant qu’il entreprend son discours, des crispations premières saisissent l’analyste. Elles ne sont là, que l’on s’en rassure, que toutes banales en contrepoint des horreurs qui le viendront saisir avant la fin de séance, dans ce long râle pareil à celui des bêtes presque crevées. Le monstre commence à parler, donc, dans un langage qui peut paraître confus à ceux qui n’entendent que par le réseau des arguments ossifiés de la raison. Mais je vous le rends comme je le puis, du plus profond de mon mien désir, et dans la plus grande rationalité qui me castre souvent l’esprit, celle qu’un psychanalyste pourrait entendre, comme une théorie des quatre discours mais qui ne suit là aucun ordre logique tant le phantasme ne se laisse pas enserrer dans des simplifications formelles. C’est l’histoire de la béance, dit-il, les quatre discours de la monstruosité. N’importe qui essaierait d’y raisonner, dirait du monstre qu’il distingue des êtres quatre positions dont chacune entretient un rapport précis, d’élection ou de refus, à la Chose et à la Notion, c’est-à-dire à l’anus comme trou qui avale les solides et l’anus comme principe actif de destruction. Et c’est par l’étalage d’une histoire de ces différents monstres célébrant et la destruction et l’absorption que s’établit le discours du monstre. Une sorte de Légende dorée retournée sur elle-même, le séant au-dessus, puisqu’il s’agit d’y faire place, non à la sainteté, mais à des infamants.
Le premier est le discours de la Chose exhibée avec une force et une passion qu’aucun peuple ne vit depuis ; c’était la déliaison de l’empereur Héliogabale. Le Monstre raconte à rebours comment Héliogabale, des latrines de sperme a fini dans un berceau de merde. Encore adolescent, ce prêtre du soleil s’était donné tant à ses mères qu’aux soldats plus âgés de sa garde rapprochée. Ce fut la conspiration des mères, pleines de rancœur à l’encontre de Rome et de sa lignée d’empereurs médiocres, sans l’épaisseur du vice, qui avait fait du jeune Héliogabale le candidat à la tête de la Ville. Après avoir défait les troupes ennemies et les aspirants au pouvoir, Heliogabale fut légitimement désigné empereur et quitta sa Syrie natale dans un long cortège priapique qui prit fin aux portes de Rome. Le monstre marque l’insistance : dans cette profession de foi, Héliogabale avait exigé que le char se retournât devant la Ville romaine ; et le jeune homme d’écarter ses deux fesses pour s’assurer que l’épaisse forteresse, avec tout ce qu’elle comprend de soldats, de nobles et de cochers, le pénétrât jusqu’aux entrailles sombres. Le drame historique a été de n’avoir pas laissé assez de temps à cet empereur pour amener sur terre la fusion de la Chose et de la Notion par son anus de glouton ; et l’on a pu faire grand cas de ses mœurs monstrueuses mais rarement de la grandeur de son projet d’établir l’ordre nouveau de la perversion. Il a fini égorgé et dépecé dans les latrines de son jardin. Les historiens ne mentionnent nullement la gorge tranchée mais je tiens pour sûr qu’on a sanctionné sa bouche de suceur par un tel supplice.
L’analyste, stupéfaction dissimulée face à cet étrange patient, hoche lentement la tête aux longues descriptions que ne manque pas de fournir le monstre de cette profession de foi d’Héliogabale. Du bruit des sabots des bœufs au cliquetis des corps forniquant sur le char, des couleurs chaudes des épices qui recouvrent le corps de l’empereur et des encens qu’on a pris soin de faire diffuser dans la foule, rien n’est omis et l’on y reconnaît là le souci du détail qui a été celui des écrivains romains. L’analyste se trémousse et c’est là comme si quelque chose à peine commence de monter en lui, en tapotant au fondement ; c’est qu’il ne parvient même plus à écrire en ligne droite, sa main semble choisir l’écriture en diagonale, quelques mots comme s’il ne peut à présent plus penser que par la bande. Déjà son corps se déplie, lui qui a été si longtemps comme crucifié sur lui-même. Je crois que l’on peut dire que c’est le moment où la notion lui est apparue une contrainte à la poursuite de son entendement.
C’est là une conséquence évidente de la vie glorieuse d’Héliogabale et qui ne rencontrerait aucune excitation dans son bas fond à l’écoute attentive de celle-là serait un être définitivement perdu, à savoir un civilisé. On trouve dans l’histoire de cet empereur mille fois triomphants des soldats romains et qui a réussi le grand œuvre de recruter dans la monstruosité plus de la moitié de la cour et de la ville, le mode d’emploi de toute anarchie. Car le monstre voit en l’analyste les mêmes murs et les mêmes résistances que ceux de la ville romaine et il faut faire de son discours, sans le cortège des arguments, la tentative d’une destruction. L’analyste n’a de toute évidence pas encore entendu le projet – il ne le comprendra que plus avant, c’est-à-dire à quatre pattes. Mais déjà des forces s’agitent en lui et murmurent comme des petits démons qu’ils vont poindre hors de lui ; bientôt l’exhibition de leur présence.
On ne peut du phantasme dire avec certitude que ceci : il y a en nous des génies, c’est-à-dire des forces barbares qui ne demandent qu’à se précipiter hors de l’enveloppe et au-dedans de l’autre comme autant qu’il peut nous remplir. Car c’est bien ce que le Monstre doit nous rappeler dans l’oubli progressif du phantasme : nous sommes tout entiers pris dans la destruction et c’est parce qu’elle est le principe premier infligeant des fêlures, que la jouissance est possible. Il ne s’agit pas ici d’opérer dans l’abstrait, soit de convaincre par le langage rationnel, mais de suivre la désorganisation du corps pour en trouver ce principe gravé sur le frontispice de la demeure des monstres : toute surface de ton corps jouit dans l’excès. Et ce n’est que lorsque la bouche ne sert plus à manger, le phallus à reproduire, les mains à tailler des outils et l’anus à chier, que le corps sans parcelle apparaît : et la bouche suce, le phallus inonde à tire-larigot, les mains branlent et se découvrent bourrelles, et l’anus est le réceptacle de tout cela, comme une immense jarre de vin, comme la Chose qui maintient encore du sacré dans ce bas monde.
Hors de tout l’espace du dicible, de toute opération rationnelle, hors de la connaissance donc, s’échauffent l’incommunicable et son cortège d’impulsions que nous peinons à rendre par la notion ; tout au plus, on les peut saisir par le complot des âmes monstrueuses : celles qui, dès l’enfance frappées du tort, calculent le coup à faire et s’y jettent à la fureur. Non pas pour l’amour du résultat – une dissolution des esprits et une destruction des tissus musculaires trop bien organisés, mais pour l’amour du processus lui-même qui y conduit et ainsi bien nommé : monstruosité. La connaissance n’advient qu’avec le résultat du processus de la raison, et cherche à établir des constantes qui se pourront répéter comme deux masses dans une physique des collisions ; il faut dire que la monstruosité est une non-connaissance qui atteste des singularités si radicales que la collision devient une bagarre des chairs dont ne sortent plus des organismes mais des boules nerveuses incapables de se réorganiser. Une physique de l’accident général du suppôt.
Le monstre poursuit sa confuse description des vies noires. Le deuxième discours a trouvé son expression dans le corps même d’un homme honnête – un président de chambre ! – devenu une somme de nerfs qui s’ajoutent sans cesse, impossible à quantifier. C’est le discours où la Chose se réalise tout entière, c’est-à-dire que le corps est un immense anus, et juste cela, et qu’il reçoit les lumières du soleil divin ; et il délire dans cette énergie chaleureuse. C’est le discours du Président Schreber. Le monstre sort de sa mallette des notes, éclaircit sa voix et lit, avec une telle aisance qu’il semble le faire de tête, comme si, ayant passé la nuit entière dans un bureau faiblement éclairé, il les avait répétées plus d’une dizaine de fois. Il dit qu’elles appartiennent à un président viennois et qu’il les a reçues en mains propres d’un médecin. On y lit : Mémoires d’un névropathe ou comment je me fis enculer par les rayons solaires de Dieu, fut gros de ses œuvres et en devint son épouse assumée. Traduit depuis la langue des oiseaux. Il souligne comme une sorte de mise en garde la malédiction que subissent ceux dont tout le corps semble perdre les organes, c’est-à-dire se désorganise en une immense masse de nerfs qui s’excitent mutuellement à mesure que Dieu s’y enfonce. C’est un terrible sort que d’être enculé par l’Éternel et je ne le souhaite à personne tant la nervosité produite par l’excitation confine au délire et imprime une dette interminable, bien pire que la marque de Caïn. L’analyste ne parvient guère à dissimuler son embarras ; s’il a déjà étudié le cas de cette bougresse de Schréber, la lecture que lui en fait le monstre rompt avec tout le commentaire sérieux de l’École.
La perversion ne peut se dégager qu’en empruntant l’autre voie, obscure et irrationnelle, que les sodomites éprouvent à chaque bouffée d’air. Car les homosexuels apprennent à parler deux fois ; et sous le langage de la raison qui leur permet de communiquer aux civilisés, se musse la langue des oiseaux ; l’incommunicable nervosité des monstres. Disons encore que la perversion est l’arrière-scène du langage et seul l’étalage des légendes anales peut la rendre perceptible dans l’exigence qu’elle nous impose quotidiennement, sa contrainte dans les gestes irrationnels ; elle est le lupanar qui offusque l’Histoire à mesure qu’elle trouve de nouveaux candidats à sa monstruosité. Et elle les trouve en faisant forniquer cochers et empereurs, prêtres du soleil et soldats, président nerveux et Dieu lui-même, dans une fusion qu’on a pu dire anarchie. Pour le monstre, c’est assurément là l’honneur le plus grand que d’être choisi par un héritier de cette perversion. Il y choisit sans quelque raisonnement préalable possible, hors de l’entendement ou dans les marges absolues de ce dernier, des êtres déjà marqués par la lourdeur immorale et aptes à la développer dans le bas creux des autres. Notre analyste en porte les stigmates heureux ; il a été greffé à la perversion, fondu en elle, dès les premières chaleurs de l’enfance, entendons à la première bite du voisinage qu’il a sucée. Depuis le début, il est de cette chose rare comme d’une aristocratie barbare parmi les civilisés : non l’innocent, non le coupable mais le candidat. Candidat à la monstruosité intégrale, il consent ; et les résistances ne sont point celles de son désir, qui est de toute manière entaché par le dérangement originel, mais des remparts tout entiers moraux c’est-à-dire nuls et précaires.
À ces deux discours où il manque l’unité de la Chose et de la Notion, respectivement à partir de la Notion englobante pour le premier et à partir de la Chose étalante pour le deuxième, succède le troisième discours où les deux manquent. C’est le terrible discours de la forclusion et on l’appelle, pour des raisons évidentes, le discours de l’Analyste en ce que ce dernier n’a jamais cru bon de parler de son anus puisque, là est l’abomination, il n’en a pas : la Chose y est absente et la Notion forclose. Car c’est bien de la sorte qu’en psychanalyse on nomme le rejet primordial de la notion mais la confondant avec le phallus, on ne fait que se rendre aveugle à son sens véritable qui est celui d’une clôture du corps et d’une fermeture des sens : anus bouché, corps pas-troué, lalangue qui ne peut briser les résistances de mon orifice quand ta bouche s’y colle. C’est là, sans aucune hésitation, le discours le plus terrible puisqu’il est celui des corps civilisés qui se rêvent surfaces lisses. Le monstre ne sort aucun livre, ni aucune note ; c’est que c’est face à lui que se tient celui qui a forclos. Ainsi, l’analyste pressent qu’il est en question, de lui. Et de son corps sans trou et tout entier droit comme un T, un phallus renversé.
Le monstre lui affirme que toute clinique est clinique de l’anus ; et que c’est là une opération inutile que d’arrimer le sujet aux incestueux œdipiens – qui sont là de minables incestes puisque dans leur famille, il n’y a que les femmes qui se soient fait baiser et jamais les anus des boiteux n’ont connu comme le jeune Héliogabale la pénétration de leur chair. Une étrange orthopédie anale est détaillée par le monstre qui désigne sa victime par le sobriquet d’anal lisse – il faut le noter, pour notre monstre, l’imagination vicieuse pallie la finesse de l’esprit ou peut-être se moque-t-il par là des disciples de Lacan. Mais nous pouvons de là dire que c’est le projet qui s’affirme et qui prend maintenant consistance dans la petite salle de cabinet.
« Tu n’as pas d’anus, voici ta honte ! Les non-troués errent ! » À ces mots, l’analyste se retourne comme si la main invisible de toute la lignée qu’il vient d’entendre le saisit et place, face écrasée, sur le bureau. Le monstre s’approche, abaisse le pantalon qui s’est plissé dans l’excitation et commence à décrire ce qu’il y voit avec la minutie des médecins qui s’étaient autrefois occupés d’une fistule royale, la tête dans le séant du Bourbon. À la légère différence que le monstre ne voit rien ; le corps est, hors pilosité, lisse ; il n’y a aucune trace de la chose ou du moins il y a un petit et minuscule trou, à peine plus large qu’une tête d’épingle. Le monstre ouvre sa mallette et en sort un énorme gode, dont on ne sait s’il est plus long qu’un bras ou plus large qu’une cuisse, ainsi qu’un carnet vierge, mais tout prêt à recueillir les observations de ce corps insolite.
Il fait glisser ce gode du haut du dos vers le bas, du cou jusqu’au coude. Il se faufile comme une couleuvre devant le torse, fait un retour inattendu sur ce que les Anciens ont appelé le plexus solaire mais où de toute évidence les rayons n’ont eu aucune entrée sodomistique. Ce corps contient une curieuse sortie mais qui ne se fond nullement avec l’entrée de telle sorte que son trou est fermé à tout corps étranger tandis qu’il s’ouvre par intermittence pour rejeter. C’est là le trou civilisé, c’est-à-dire clos et à la clôture délimitée, furieusement hostile au dehors. Le contrat social du cul de celui qui a dit : « Ceci est mien et quiconque voudra s’en approcher, c’est-à-dire m’enculer, sera hors la loi, brigand, pervers ! ». Il appartient au monstre de le contraindre avec la délicieuse barbarie dont il est l’héritier, de l’ouvrir de toute sa circonférence. Et cependant qu’il a les yeux face à la curieuse citadelle de chair, il y décèle une petite fêlure qui l’intrigue au plus haut point. Il saisit son carnet et écrit : théorie du maillon charnel le plus faible. C’est par là qu’il pourra introduire, en toute sûreté et avec des chances de réussite optimales – le calcul est rapide quoique trop savant pour être ici décrit –, l’épais gode qu’il a déposé à côté de lui, non loin de sa main droite occupée à écrire tandis que la gauche dégage une fesse pour l’examen de la fêle et l’auscultation du tapage de la race maudite qui attend derrière.
L’analyste n’a d’autre choix que de poser ses yeux sur l’objet du supplice. Il est de facture médiocre, point de fantaisie inutile. À mille lieux de la pompe baroque qu’il apprécie. En ce gode, tour à tour bâton et carotte, il y a l’heureuse conviction à venir. Dans le carnet que remplit frénétiquement le monstre et dans lequel il a représenté le gode, on peut distinguer le titre : Traité d’économie contra-sexuelle. C’est que maintenant le monstre est économiste et détaille le commerce des fluides, les points où ils se coupent puis se reconnectent avant que de se recouper. Le monstre prend à nouveau la parole et explique qu’il a saisi avec grande clarté toute la fable de l’économie et ses mystères. Que face à lui, c’est l’anus privatisé, la première clôture posée par le civilisé. Pour le monstre, la chose est nette : il faut tirer son anus à son terme, jusqu’à l’extrême limite immanente du capital. Cet économiste répète : « Production, absorption, rétention, procès anal. » La monnaie vivante est l’étalon véritable, la mesure de toute chose et du commerce à venir. Le fécalome marchand découvert. Là où ça sent la merde, ça sent l’argent.
Les grands traités d’économie sont homosexuels, c’est-à-dire monstrueux : il y a celui qui a voulu éprouver l’économie dans une profession de foi pédérastique en se faisant enculer par la citadelle qui s’offrait à lui, ou encore celui qui a cherché dans le délire des nerfs les croisements monétaires, et dans les dépenses somptuaires la fin de la dette à Dieu. Ce qui est certain, c’est que nous avons hérité de leur vie et de leurs écrits, non des modèles d’action, mais des exemples du succubat à réaliser ici et maintenant sur terre. Le monstre devant l’anus de l’analyste qui se gonfle de plus en plus de sang et qui semble exhorter à l’enculade poursuit l’écriture de son traité d’économie à une main – l’autre toujours occupée à écarter la fesse droite pour que rien n’échappe à son œil d’économiste du cul. La découverte du mouvement sacré de l’anus livre la connaissance de la civilisation comme une découverte des forces impulsionnelles qui s’y dissimulaient et qui maintenant s’exhibent, c’est-à-dire contraignent à l’apparaître depuis la béance d’où sort le flux économique. Ce qu’un psychanalyste viennois a pu résumer par l’équation argent = merde.
Le langage rationnel, c’est-à-dire celui de l’économie mercantiliste et des Philosophes, a produit un anus clos et impénétrable ; une représentation du stérile et de l’improductif – c’est là un jugement expéditif et injuste car l’anus, à la différence de la bite, ne produit aucun gadget inutile, enfants compris. C’est une économie des fluides sans l’économie des solides du langage et je mets au défi quiconque d’y revendiquer quoi que ce soit comme sa propriété permanente et de dire : « Voici ta dette ! ». Seul le désir homosexuel peut encore rendre compte des contours du phantasme dans la fermeture du monde et que le Monstre découvre devant le reflux anal de son captif : toute économie politique est avant tout une économie libidinale, c’est-à-dire une économie de sperme et de merde, dont le centre est un grand soleil qui nous échauffe de son énergie. Qui n’a pas d’anus, de réceptacle au rayonnement solaire, est condamné à errer dans ce vaste théâtre de la duperie qu’est le monde civilisationnel. Le monstre le tient pour vrai face à l’analyste et on en comprend d’autant mieux la méfiance qui a été la sienne lorsqu’il est entré dans le cabinet : car comment peut-on croire quelqu’un qui n’a pas d’anus ? En tout cas, moi, je me méfie de ceux qui n’ont ni la notion ni la chose et qui forclosent le lieu du combat des forces obscures.
On s’étonnerait que le monstre économiste pût encore trouver quelque force à cette exploration : c’est que l’on découvre des forces obscures inemployées lorsque l’on touche aux limites du monde. Mais dans cette contra-sexualité, c’est à l’idée de la destruction à produire qu’il faut imputer toute vigueur ; destruction non pas des parois de la citadelle, encore moins de toute cette chair, mais de l’obsession civilisée d’un corps sans trou. Il n’y a qu’un mot d’ordre anal, et c’est la complicité. Monstrueuse complicité qui s’exhibe quand la béance est atteinte. C’est là le quatrième discours, discours de fusion de la Notion et de la Chose dans une unité désormais ouverte. On le nomme discours de l’Apocalypse ou de monstruosité intégrale en ce que s’instaure contre la civilisation morale la puissance déliée des forces impulsionnelles.
Et voilà que cette petite fêlure devient boursouflure à mesure que les doigts du monstre effectuent des va-et-vient avec son stylo le long des remparts rouges ; de même que les soupirs de l’analyste vont croissant, et ressemblent à présent à des anhélations d’une grosse bête. Le traité du monstre se remplit de nombreuses pages, qu’il laisse tomber une par une dans sa frénésie. Le scribe a déjà de quoi publier au moins deux tomes d’économie (tome I, 456 pages, reproduction illicite et usage strictement limité au public, ISBN pas encore connu, tome II en cours). Dans le cabinet, où l’on ne distingue plus que des feuilles volantes tous les vingtaines de secondes, l’aboutissement semble proche au grand dam de l’analyste quoi qu’il faudrait préciser qu’il est empli de joie et d’excitation comme en témoigne le bourrelet rose en train de naître de son fondement. C’est là le drame du phantasme pour quiconque cède sur son désir et découvre de nombreuses forces qui conspirent contre votre esprit. Le monstre poursuit son enquête ; adonc maintenant l’issue semble bâiller et prend les allures d’une béance que notre analyste connaît fort bien, du moins de son expertise de praticien ; s’entr’ouvre encore alors qu’on imagine la chose impossible – je nomme cela népotisme de l’anus que de s’ouvrir sans cesse à ceux qu’on reconnaît comme ses complices et de leur assurer une place au fond de soi.
L’analyste est couché sur le ventre et semble invoquer non plus des mathèmes, non plus des signifiants mais des génies barbares que sa science ignore ; la citadelle n’est plus et la ville tout entière déjà absorbée dans cet abîme de nerfs. Il provoque le monstre qui se saisit à présent de l’épais gode mais sans nul doute je crois pouvoir dire, dans cet amas de feuilles, que c’est l’analyste lui-même qui l’a empoigné et introduit dans son cul. Corps désublimé. L’analyste n’est plus. Il se fait à la fois empereur enculé, épouse de Dieu, assassin du moi, Sodome en feu. Mais analyste, certainement plus. Car il est tout à la fois ces choses et rien de fixe en même temps. S’imprime sur lui le mouvement anal qui n’est pas celui de la sublimation, d’un mouvement vertical qui monte et qui descend. Et c’est bien sur lui que le mouvement s’imprime tant il est devenu un corps sans organe, sans intériorité organisée, et pure surface d’entrechocs et d’accidents : il est mouvement de réception totale de l’étranger et mouvement d’expulsion des images sacro-saintes de la morale. Mais il n’y a aucune innocence à retrouver ni à recomposer ; car le traité indique qu’il faut apprendre à se faire un anus. Et plus encore apprendre à tirer son anus à son terme. Ce sont là deux choses identiques puisqu’il signe le terme de tout quand il se fait – encore que la tâche la plus délicate soit celle de creuser le trou. Par la pudeur qui est la mienne depuis le début de cette histoire, je ne dirai rien de l’extrême ardeur d’un anus vorace et du mouvement d’une extrême violence qui est venu lui saccager le dedans. Tout au plus qu’une fois que cette scène s’était terminée, quand quelque fluide laiteux avait inondé le bureau et la moquette du cabinet, il n’y avait plus d’analyste mais deux monstres. Voilà l’aboutissement ; et de tous ces discours on en trouve une formidable synthèse comme une jetée hors de soi : l’économie monstrueuse du succubat.
D’aucuns, plus sages que nous, avaient pu nommer myroblyte ce moment suivant la mort d’un saint homme cependant que se dégageait du suintement de la carcasse intacte une délicate senteur de myrrhe. C’était là pour sûr le témoignage miraculeux de l’innocence et on les disait morts en odeur de sainteté. Mais ces pieux nez n’auraient aucunement rencontré dans le cabinet les aromates attendus, ni les parfums amers des résines ; à dire vrai on n’y inhale que des miasmes de foutre et de merde que la sueur du corps à l’anus nouveau exacerbe. Ici la myroblyte est inversée. Le monstre sort, l’œuvre étant faite c’est-à-dire une infâme bougresse engendrée – voilà le paiement de la séance, une monnaie presque morte. L’analyste se redresse et, titubant comme un animal épuisé de sa course, se jette sur son divan. Il expire dans un certain apaisement en odeur de monstruosité.
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