C’est d’une carte au trésor dont il s’agit, celle de la dissidence sexuelle, avec pour cadre la ville de Paris. Chaque arrêt sera l’évocation d’un lieu, d’une personnalité, ou d’un événement, les lignes directes succèderont aux fulgurances de passages secrets, abolissant le temps pour faire vivre d’autres proximités. Nagy et Val, les dernier·es arpenteur·es de cette carte fabuleuse nous en livrent les détails, rappelant que l’histoire de la dissidence sexuelle ne s’écrit qu’au présent.
Ce texte est issu de Trou Noir #3 Enjeux historiques et conflits mémoriels des sexualités dissidentes, vous pouvez le commander sur notre boutique en ligne.
En 1971, le FHAR (Front d’action homosexuel révolutionnaire) publie le Rapport contre la normalité dans lequel se trouve « Pour une conception homosexuelle du monde ». Cette conception tient à la possibilité de vivre, d’aimer et d’habiter autrement qu’en suivant les pratiques du régime hétérosexuel et bourgeois. Plus récemment, en 2013, Patrick Cardon des éditions Gaykitschcamp republiait ce Rapport dans l’optique d’une « politique vivante de la mémoire », c’est-à-dire pour que cette archive puisse servir aux mouvements queers contemporains qui cherchent à s’affranchir des normes vectrices de domination — notamment des politiques identitaires. En 2017, Alain Naze tentait de renouer avec l’héritage de la lutte homosexuelle des années 1970 en écrivant son Manifeste contre la normalisation gay. Aujourd’hui, nous voulons contribuer à cette politique en présentant, pour la première fois depuis sa parution originale en 1979, une archive des débuts de la revue Gai Pied : la Carte du métropolitendre, qui substitue aux stations de métro parisiennes des références à la culture gaie et lesbienne du temps. C’est par le hasard lors d’une recherche au centre Maurice Chalumeau pour les Sciences des Sexualités (CMCSS) de Genève que nous l’avons découverte. Elle se trouve au croisement de nos deux recherches : d’une part, une recherche littéraire sur des témoignages de réception d’œuvres gaies et lesbiennes de la Belle Époque, d’autre part une recherche architecturale sur la production des normes du genre, de la famille, et de leurs alternatives. Gai Pied est fondé en 1979 par Jean Le Bitoux (historien de la déportation homosexuelle) autour de plusieurs personnalités du militantisme dont, entre autres Frank Arnal (qui reprendra la direction autour de 1981), Jean-Pierre Joecker (qui co-fondera la revue Masques la même année) et Gilles Barbedette (qui écrira Paris gay 1925 [1] Michel Foucault est également partie prenante de la création du Gai Pied : en soufflant le nom jeu de mot sur le danger d’être ouvertement gay à l’époque — et en écrivant un article dans le premier numéro, il fait partie d’un de ceux qui permettront de protéger la revue de la censure dans le contexte hostile de pré-légalisation de l’homosexualité (seulement en 1981). Son soutien — ainsi que celui d’autres intellectuels — épargnera peut être au Gai Pied le triste sort de Gaie Presse (Bel Air [2]), dont les quelques numéros publiés en 1978 avant sa censure recèlent notamment les écrits de Guy Hocquenghem, René Schérer et d’autres qui se retrouveront collaborateur·rice·s des revues ultérieures. Gaie Presse fait l’état d’un constat : « De toute façon, la vie pédée n’est pas très gaie à Paris. Elle est hétérosexualisée » [3]. C’est pour lutter contre cette normalisation que la presse homosexuelle militante émerge en 1979.
SORTIR DU TEMPS LINÉAIRE
La Carte du métropolitendre propose un remplacement de tous les toponymes officiels du métro parisien par d’autres issus d’un imaginaire homosexuel du monde. Elle reprend le modèle de la Carte de Tendre popularisée au 17e siècle par Madeleine de Scudéry. Avec cette contre-cartographie du métro parisien et de l’historiographie dominante qu’elle exprime, l’auteur, un certain Pierre Aguillon, remplace une culture militaire, monarchique, catholique et hétérobourgeoise par une culture gaie. Or, une culture, pour Guillaume Dustan, c’est « des mœurs, des pratiques, de la sociabilité humaine avec des gestes et des mots » [4]. Aguillon renverse la carte du métropolitain en l’affranchissant de ses normes morales ; il pervertit [5] le plan de la ville, qui devient un répertoire de pratiques amoureuses, affectives et amicales, liées à un réseau indissociable de personnes, d’œuvres et d’espaces communs qui font salon. La carte du métropolitendre est une invitation à un voyage parisien dans la dissidence sexuelle. Elle met sur un même plan le Paris perverti de 1979 — lieux, presse militante, œuvres, auteurices, pratiques — avec les strates qui le précèdent et le rendent possible. Elle rend proche dans l’espace ce qui est loin dans le temps. C’est une carte queer au sens qu’en donne Elisabeth Lebovici : une « sortie du temps linéaire hétéropatriarcal » [6]. Par le cruising, le clubbing, le cinéma, c’est un répertoire de sorties possibles des espaces-temps de la domination. À chaque couple social maître/esclave, homme/femme, baiseur/baisé, correspond un autre couple espace/temps : le matin du métro-boulot, le soir du travail reproductif féminin et non rémunéré, la nuit de la reproduction de la force de travail pour enchaîner sur la journée suivante. Sortir à Paris en suivant la carte du métropolitendre, c’est désidentifier chacun de ces couples, contrer un modèle reproductif du temps, et vivre un temps sans aucune utilité sociale, un temps où chacun des rôles d’une relation de pouvoir est instable et réversible [7].
JE LUTTE CE SOIR
En décodant la carte, nous avons découvert un ensemble de clubs et de cinémas liés à l’histoire des luttes homosexuelles. Sur la rive gauche se trouvait le Manhattan (Maubert-Mutualité) au 8 de la rue des Anglais : la première boîte gay de Paris. En 1977, dans la backroom du sous-sol du bar, sur la base d’une loi qui sanctionnait « l’outrage public à la pudeur [consistant] en un acte impudique ou contre-nature avec un individu de même sexe », la police interpelle des hommes qui baisaient. Un procès se déroule l’année suivante et les prévenus refusent pour la première fois de faire acte de contrition, c’est-à-dire d’exprimer des regrets. Michel Foucault, Gilles Deleuze, Guy Hocquenghem et Marguerite Duras signent un texte, tandis que le Gai Pied et le Comité d’urgence antirépression homosexuelle (CUARH) se mobilisent. L’événement participe à médiatiser les discriminations dont souffrent alors les homosexuels avant la légalisation de 1982 [8]. Sur la rive gauche, se trouvaient aussi les cinémas de la Pagode (Saint- François Xavier) et du Dragon (Mabillon). En 1978, le premier voit le GLH-PQ (Groupe : de Libération Homosexuelle, de Libération Homosexuel, ou des Lesbiennes et Homosexuels, section Politique et Quotidien) organiser la quinzaine du cinéma homosexuel. Ce groupe est issu du FHAR, fondé en 1971 et disparu à partir de 1974 lorsque la police lui interdit l’accès à l’école des Beaux-Arts. Le GLH se divise en trois sections en 1975 ; Jean le Bitoux fonde l’un d’entre eux. À la Pagode, le ministre de la culture de l’époque fait interdire la projection d’une dizaine de films gay, tandis qu’un groupuscule d’extrême droite, Jeune Nation, y vient agresser les spectateurs. À l’instar du Manhattan, ce conflit visibilise les GLH. Quant au cinéma du 24 de la rue du Dragon, il est devenu, en 1978, le Dragon Club Vidéo Gay ; il ferme en 1986. Sur la rive droite, selon Mathieu Lindon, Foucault avait l’habitude d’aller « lever des hommes malades » [9] au Keller (Ledru-Rollin), « le mythique sexe club fetichiste gay de Paris depuis plus de 45 ans » [10] spécialisé dans le fist ; une pratique familière du philosophe qui fréquenta probablement le club des Catacombes à San Francisco, ce « temple du trou du cul » de San Francisco avec Gayle Rubin [11]. Le Palace remplace Grands Boulevards, un haut lieu de la culture nocturne gay tout juste inauguré en 1978 et fréquenté par le dandy Jacques de Bascher [12], un personnage qui ne militait pas mais menait un mode de vie dédié au beau et au plaisir ; et la Viande en Sueur (Wagram), un club à l’emplacement du bal de la salle Wagram, haut lieu de la vie nocturne gay au
début du 20e siècle [13]. En renommant les arrêts où l’on sort par la référence à l’histoire du Paris perverti, la carte invite à « remonter l’événement, à s’installer en lui comme dans un devenir, à rajeunir et à vieillir en lui tout à la fois » comme l’écrit Renate Lorenz [14]. Si l’arrêt Tuileries porte désormais le nom d’Éternel Retour, c’est parce que ce concept de Nietzsche permet de nommer le temps non linéaire : par notre mémoire, nous sommes affectéees [15] par ce qui n’est plus présent et nous nous exposons à ce qui n’est pas encore là. C’est selon cette condition que Nietzsche définit le présent : il s’agit du moment de collision entre passé et avenir en tant qu’ils affectent la mémoire. Toutes les possibilités passées pèsent sur ce que l’avenir peut être, et réciproquement. C’est ce temps bouclé que Nietzsche nomme par éternel retour. On retourne aux Tuileries pour cruiser ; on
y va comme on y allait sous l’Ancien Régime ; on y va hanté·e par celleux qui nous y ont précédé·e·s et qui l’ont raconté. La carte inscrit le parc dans un réseau d’autres lieux — on se Tourne et Retourne aux jardins du Trocadéro, là où Dustan raconte cruiser pour la première fois ; au Temple d’Amour des Buttes-Chaumont, la carte dit « les bosquets [qui] s’agitent à certains moments de la nuit d’une frénésie attirante » ; comme dans le Pier 52 du New York des années 1970, on a la Frousse des Docks sur les quais de Bercy, comme l’écrit Aguillon : « Prestige de l’uniforme, amour de l’ombre et du danger dans les entrepôts continuellement défoncés ; » ou encore sur l’île aux Cygnes près des quais de Bir Hakeim : le Gai Pied rebaptise l’arrêt en Branloir. Enfin, en face de l’île, au coeur du 16e arrondissement, Kitchenets remplace Ranelagh : pendant la Révolution, le parc est fréquenté par les muscadins, ces jeunes hommes excentriques, affectés, parfumés au musc — et royalistes comme les Mignons (Corentin Celton) d’Henri III (George V), Monsieur (Porte de Versailles), le frère gay de Louis XIV, et Cambacères (Duroc), homme d’État sous Napoléon et la Restauration, passionné de raffinement, cible de campagnes calomnieuses, et sujet d’un portrait de Jean-Louis Bory (Rue du Bac), écrivain qui a lutté pour les droits des homosexuels dans les années 1970 et fait un coming-out public littéraire dans Ma moitié d’orange en 1973 ; il participe à Arcadie (Château d’Eau ; voir le paragraphe Connivences), puis au FHAR où il écrit avec Guy Hocquenghem Comment nous appelez-vous déjà ? [16] et enfin au GLH.
DES PRATIQUES DE RUELLES AUX PRATIQUES DE RUE
Mais voyager dans Paris perverti ne passe pas uniquement par l’espace de la ville — la carte nous donne à voir la ville souterraine, un réseau de références cachées aux yeux de la culture dominante ; elle nous invite à monter dans le métro comme dans un salon roulant puisqu’en perdant sa fonctionnalité première le métro est lui aussi perverti : « il devient un grand salon souterrain où l’on pourrait causer, mollement vautrés dans les fauteuils personnalisés des rames de l’an 2000. C’est un salon mobile. Il ne nous reste plus qu’à imaginer des tapisseries accrochées aux voûtes, des peaux soyeuses le long des quais, des wagons pleins de boiseries qui racontent des histoires de voyages, des bars exotiques dans les stations de correspondance et nous transformerons le métropolitain en métropolitendre. » L’imaginaire du salon, comme un ensemble de pratiques de connivence et de complicité [17], traverse les communautés dissidentes. C’était le cas de la Carte du Tendre, que le Métropolitendre actualise. Issue du salon de Mlle de Scudéry, écrivaine de romans qui modélisent l’art de la conversation, la carte a probablement été conçue dans une ruelle. Le terme désigne sous l’Ancien Régime une « alcôve attenante au lit, chambre à coucher de certaines dames de qualité » [18]. Par sa distance temporelle, cette référence nous place d’emblée hors des normes oppressantes de la pudeur : sous l’Ancien Régime, la conversation avait lieu dans ce qu’on considère maintenant comme l’espace le plus intime, un lieu de proximité — de promiscuité, un terme cher à la morale bourgeoise du 19e siècle en matière de sexualité. Le nouveau système savoir-pouvoir de cette époque aboutit à la privatisation du salon et de la chambre à coucher, autour duquel se crée un réseau serré de surveillance. L’espace pourtant « saturé de sexualités multiples, fragmentaires, et mobiles » [19] de la famille doit être soigneusement encadré et réduit la sexualité (hétérosexuelle, conjugale, monogame) à l’espace confiné de la chambre à coucher. Carte de Tendre : « une expérimentation non pas balisée, mais ouverte » [20], selon Quentin Dubois ; surtout une manière nouvelle de cartographier des sentiments et des pratiques amoureuses utopiques.
CONNIVENCES
L’image du salon appelle à la Connivence, qui se substitue au principe politique unificateur de République [21]. Le terme évolue ensuite pour désigner ce qu’il désigne en français moderne : une entente secrète, un accord tacite. La culture des salons de l’Ancien Régime jusqu’au début du 20e siècle est traversée par cette notion ; elle produit des formes de conversation, des objets d’art et des récits qui ont pour particularité d’être immédiatement adressés à une communauté (politique, identitaire, de pratiques, culturelle) particulière, laquelle sera seule à même de saisir les enjeux implicites d’un message. Dans cette année féconde de 1979 ouvrent plusieurs « salons », puisque le Gai Pied naît de manière concomitante à d’autres revues gaies et lesbiennes. La revue Masques (Château-Rouge) est fondée par l’ex-militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) Jean-Pierre Joecker, avec Alain Lecoultre et Jean-Marie Combettes. Masques, aux fortes orientations culturelles se définissant comme un « lieu [...] où pourraient se confronter les expériences et les réflexions », nous revoyons apparaître ici le thème du salon — un salon mixte, cette fois-ci, puisque Suzette Robichon, qui fondera ensuite avec Michèle Causse la revue lesbienne Vlasta, fera partie du projet initial. Dans les années 70 fleurissent aussi ici ou là des presses homosexuelles étrangères qui pourraient faire figure d’inspiration ou de modèle pour le Gai Pied : le Lampiao, arrêt Argentine, était un journal homosexuel brésilien fondé en 1978, tandis que Gay News (Bonne Nouvelle) a été fondé en 1972 au Royaume-Uni. La carte mentionne également une revue plus ancienne, Arcadie (Château D’Eau), revue du premier groupe « homophile » militant en France, fondé en 1954 par André Baudry. Son emplacement sur la carte signale son local, l’un des seuls endroits où les personnes de même sexe pouvaient danser ensemble dans les années 1950-1960. L’une des origines les plus anciennes d’une forme de militantisme homosexuel a lieu à la Belle Époque s’incarne dans la revue Akademos, qui a été mise au jour par Patrick Cardon et Nicole G. Albert [22]. Fondée en 1909 par le baron Jacques Aderswald-Fersen, elle constitue un grand réseau d’intellectuel·le·s queer qui ont tous et toutes collaboré à cette revue : parmi les personnes les plus connues, Colette, Georges Eekhoud et Renée Vivien. La revue apparaît à un moment crucial où différents scandales (le procès d’Oscar Wilde en 1895, celui du fondateur d’Akademos en 1903, entre autres) amènent différent·e·s écrivain·e·s à collaborer afin de défendre des intérêts communs, même de manière voilée, et à s’engager pour légitimer les amours queer [23]. Cette digression sur Akademos nous mène là où se trouvent les fantômes, celleux qui rendent la vie possible : les écrivain·e·s qui peuplent la carte du Métropolitendre en substituant leur modes de vie et leurs écrits à l’imaginaire hétérobourgeois chiant de la toponymie parisienne.
ALLUMER DES PHARES-FANTÔMES
Masques, et dans une moindre mesure le Gai Pied, feront la part belle dans leurs premières années aux « gays savoirs » [24], en référence à l’ouvrage de Nietzsche, qui ne consistent pas uniquement en l’exhumation de figures littéraires méconnues. Marcel Proust et André Gide étaient déjà des écrivains reconnus du canon littéraire hétérosexuel officiel. Il s’agit de mettre en lumière la connivence entre ces écrivains et leur public. En littérature spécifiquement, la connivence est un « dispositif, une stratégie » qui témoigne d’une communication « secrète » des auteur·rice·s à un public visé, qui repose sur « l’existence réelle, postulée, ou fantasmée, d’un tiers-exclu » [25]. Notion très utile pour parler de la transmission d’oeuvres à thématique homosexuelle : la formation d’un argot, d’un vocabulaire et de codes de conduites propres à la culture homosexuelle du 19e siècle se traduit ensuite dans des oeuvres qui vont s’offrir à une double-lecture, celle des hétérosexuel·le·s, forcément partielle, et celle des homosexuel·le·s, qui comprendra les sous-entendus tacites et goûtera au plaisir du décodage de ces écrits. C’est le cas par exemple de Sodome et Gomorrhe (Courcelles et Monceau, d’ailleurs aussi un lieu de salons fréquentés par Proust) de l’un et du Corydon (Etienne Marcel) de l’autre. Marcel Proust travaille directement dans son texte cette notion de connivence, puisqu’il met en valeur « le côté subculturel de l’homosexualité » — qu’il nomme franc-maçonnerie — et il s’attache en fait à montrer que l’homosexualité est partout, même où l’on ne croirait pas la trouver » [26]. Il s’agit donc pour Proust comme pour l’auteur de la Carte de mettre en discours les premières subjectivités homosexuelles dans le champ culturel. Le Corydon, quatre dialogues socratiques sur l’homosexualité masculine publiés par Gide, est un autre exemple de connivence littéraire : la première publication se fait de manière très confidentielle en 1912, puis est rééditée par l’auteur en 1924 suite à la parution proustienne. On connaît bien le couple mythique Paul et Arthur (Place Monge) ; l’appel final de Hombres, recueil de poésies porno publiées de manière posthume et très confidentielle en 1904, se clôt sur un appel à arrêter d’écrire pour retourner baiser que l’on pourra qualifier de dustanien, a posteriori : « Consolez-moi de ces mésaventures / Reposez-moi de ces littératures, / Toi, gosse pantinois, branlonsnous en argot./ Vous, gars des champs, patoisez-moi l’écot, / Des pines au cul et des plumes qu’on taille [...] Ne métaphorons pas, foutons /Pelotons-nous bien les roustons / Rinçons nos glands, faisons ripailles / Et de foutre et de merde et de fesses et de cuisses. » Plus tard dans le siècle, la carte trace aussi un réseau autour de Jean Genet (Cayenne et Notre-dame-des-fleurs) qui dit face à Robert Poulet en 1956 : « Le pédéraste [...] s’oppose à la marche du monde, se refuse à entrer dans le système en vue duquel le monde entier est organisé » [27]. Cette conscience de la déviance des « pédérastes » est ce qui va faire de l’oeuvre de Genet le repaire des forçats de Cayenne (arrêt Rue des Boulet) et des marginaux en tout genre. Mais Genet a été en cela précédé par un roman beaucoup moins connu, Jésus-la-Caille, de Francis Carco, qui raconte le quotidien d’un travailleur du sexe dans les rues de Paris, en 1914, et sera ensuite rejoint par William Burroughs, dont l’univers de son roman Havre des saints traduit en 1977 (Caumartin) est mâtiné de jeunes garçons errant dans des milieux interlopes. Cette thématique court d’ailleurs dans un courant de la littérature gaie, que ce soit chez Verlaine, qui célèbre les jeunes hommes des mauvais quartiers qu’il « goûte en habits de travail, cotte et veste. Ils ne sentent pas l’ambre et fleurent de santé », ajoute-t-il, ou chez son contemporain Jean Lorrain (Michel-Ange Auteuil), star écrivain, journaliste et dandy de années 1890 qui confie à son ami Charles Buet : « J’ai un grand penchant pour les voyous, lutteurs, forains, garçons bouchers et autres marlous ordinaires et extraordinaires » [28]. Ce motif littéraire du lien entre l’homosexualité et le crime remonte également à Balzac, comme le témoigne Vautrin (Vavin). Ce personnage récurrent de la Comédie humaine, criminel et membre notoire du « troisième sexe », est l’un des points d’origine de la représentation de l’homosexualité en littérature [29]. Le personnage de Vautrin est devenu célèbre par son jeune amant, Lucien de Rumbempré qui devient un type [30] : comme le signale Michael Lucey, un « Rubempré », c’est un jeune homme désireux d’être entretenu financièrement par un homme plus âgé contre des relations sexuelles, un travailleur du sexe, ce qui ne l’empêche pas de chercher activement des relations sexuelles avec des femmes. Vautrin, le seul personnage que l’on désignera explicitement comme homosexuel dans la Comédie humaine, aura une grande postérité. Robert de Montesquiou écrit à Proust en 1921 : « Vautrin est à la mode ». La référence à Vautrin était donc une manière codée de faire communauté et également les premiers pas vers un élargissement du champ littéraire à « l’immense espace de l’inversion » (autrement dit l’homosexualité), comme le dit encore Robert de Montesquiou (Reuilly-Diderot), inspirateur du mythique Charlus de Proust, en 1922.
DE POSTURES D’AUTEURICE À UN MILITANTISME DU « MODE DE VIE »
On aura déjà remarqué la grande majorité de figures gaies, c’est-à-dire d’hommes, cités dans la carte du Métropolitendre. La mixité n’a jamais été le fort (ni le projet) du Gai Pied, mais les poétesses Renée Vivien et Sappho sont mentionnées. Renée Vivien a d’ailleurs traduit Sappho en 1903, et derrière elle se dresse l’ombre du salon de Natalie Barney, au 20 rue Jacob, qui est un lieu de sociabilité lesbienne et un véritable lieu de formation intellectuelle et sexuelle pour beaucoup d’autrices de sa génération [31]. Ce qui unit dès lors tous ces auteur·rice·s, c’est que leur nom convoque, en tant que signifiant, tout un mode de vie, voire même une vie exemplaire dans laquelle leur homosexualité se traduit par un regard littéraire particulier sur le monde. Les écrivain·e·s contemporain·e·s mentionné·e·s par la carte, comme Christiane Rochefort et son utopie sexuelle Le jardin étincelant (1972), les Loukoums de Yves Navarre (1973) ou les Petits métiers de Tony Duvert (1978) poursuivent, hors d’un régime de connivence forcée par la censure, la mise en valeur des sexualités non-hégémoniques [32]. La proéminence de figures d’auteur·rice·s homosexuel·le·s dans la Carte du Métropolitendre exprime le besoin de se créer une généalogie, mais qui ne soit pas une muséification — un canon sans Panthéon : l’accent est mis, dans les articles de Masques et du Gai Pied, pas uniquement sur leurs textes mais bien sur les personnes, à l’intersection vite brouillée entre leur posture et leur vie privée. La présence massive d’auteur·rice·s du 19e siècle n’est pas anodine ; les écrivain·e·s commencent à construire à cette époque des scénographies auctoriales, concept que Judith Lyon-Caen définit comme « un répertoire collectif de scénarios, d’images de soi, de manières d’être, de se montrer et de se raconter à partir desquels chaque auteur se singularise, construit des rôles, s’invente une posture singulière » [33]. Au-delà des postures [34], il s’agit de considérer l’auteurice comme transmettant un ethos particulier, qui peut mener à réfléchir à un mode de vie particulier qui implique une réflexion sur que faire de sa liberté, le « souci de soi » foucaldien [35]. Cette vision de l’écrivain·e comme un être de chair et d’os, qui écrit et qui baise, loin de la Mort de l’Auteur [36], permet de créer un rapport d’intimité, de complicité, de communauté avec ces derniers, épinglés sur la carte de Paris comme autant de phares-fantômes pour ouvrir une voie trouble, celle de la dérive. Comme dira un des spécialistes de Colette à Julia Kristeva : « Je ne souhaite pas de Panthéon pour Colette, parce que je ne connais pas de monument plus froid, plus glacial que le Panthéon » [37]. La mémoire que transmet cette carte, qui peut être lue comme une archive du passé et un appel à construire le futur, fonctionne à l’inverse : sur des mécaniques de connivence et de complicité.
HABITER LA CARTE
À notre tour, nous pouvons nous installer dans la carte et compléter ses catégories. La carte de 1979 présente un groupe d’arrêts sur les maladies contagieuses — Vénériennes, Contagion Blennorragie, Sarcope — qui, de toute évidence aujourd’hui, serait enrichie par la mémoire du sida, de ses victimes, et des années militantes. Des personnages clés de la conception homosexuelle du monde de 1979 — Hocquenghem, Foucault, Guibert — y succombent et emportent avec eux leurs modes de vie complices, que ce soit dans des salons informels — l’appartement de Foucault rue de Vaugirard raconté par Mathieu Lindon [38] — ou dans des clubs qui ferment en nombre pendant les années 1980, comme dans l’ancien quartier gay de la rue Sainte-Anne où, aujourd’hui, les traces de l’époque semblent presque inexistantes. Par ailleurs, la disparition du gay Paris de 1979 se double de l’effacement des alternatives politiques à partir du tournant de la rigueur de 1983 et de l’effondrement du bloc soviétique en 1991. C’est dans ce contexte qu’en cette même année 1983, alors que le militantisme traverse une crise générale, les rédacteurs d’origine du Gai Pied quittent la revue : Jean le Bitoux raconte comment, à partir de 1982, elle « abandonne son projet social », se vide de son contenu politique, et devient un hebdomadaire « consumériste » [39]. En exhumant cette archive avec un regard contemporain, en invoquant ses phares-fantômes, en la partageant avec la revue Trou Noir qui s’inscrit dans la continuité de la presse militante contre la normalisation gaie, nous n’avons pas voulu faire de ce passé le « fossoyeur du présent ». Comme l’écrit Nietzsche, nous ne donnons à voir cette histoire que pour donner la force « qui permet de se développer hors de soi-même, d’une façon qui vous est propre, de transformer et d’incorporer les choses du passé, de guérir et de cicatriser des blessures, de remplacer ce qui est perdu, de refaire par soi-même des formes brisées » [40].
Val Bovey est doctorant* en littérature moderne à l’université de Bâle et membre de la revue féministe queer suisse Mets tes palmes, et travaille sur les expressions et la réception des sexualités non-hétéronormées dans la littérature française du 19e siècle.
Nagy Makhlouf est doctorant en architecture à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, il travaille sur les relations entre idéologie, pouvoir et production de l’espace. Ses dernières recherches ont porté sur une histoire politique de la banlieue pavillonnaire américaine.
[1] Barbedette Gilles et Carassou Michel, Paris gay 1925, Paris : Presses de la Renaissance, 1981.
[2] Nous donnons dans l’article le nouveau toponyme en italique et le nom de station auquel il correspond entre parenthèses.
[3] « Rues de la rue Dutot », Gaie Presse, n°2, été 1978.
[4] Dustan Guillaume, Œuvres, Clerc Thomas (éd.), Paris : POL, 2021, p. 195.
[5] Pervertir : Du latin pervertere (« renverser, mettre sens dessus dessous ») ; pervers : Qui est sexuellement « hors des normes admises.« Dans son sens psychiatrique : toute pulsion qui implique un détournement du but normal — hétérosexuel — des pulsions, comprenant l’homosexualité mais également le fétichisme, le sadisme, le masochisme, et des pulsions placées sur le même plan au tournant du 20e siècle : nécrophilie, bestialité, etc. Il s’agit ici de retourner le stigmate et d’en faire quelque
chose de producteur.
[6] Historienne de l’art, a écrit Ce que le sida m’a fait, Dijon : Les presses du réel, 2017. Phrase entendue dans l’enregistrement d’une rencontre au Loud and Proud Festival à la Gaîté Lyrique de Paris, en juillet 2017, disponible ici : <https://www.youtube.com/watch?v=iwY...>
[7] Pour une conception homosexuelle du monde, « Lesbiennes et pédés arrêtons de raser les murs » Extrait du Rapport contre la normalité du FHAR, en ligne : Trou Noir, n°15, 28 mai 2021.
[8] Chemin Ariane, « Le procès des « backrooms » du club Le Manhattan, moment symbolique dans l’histoire des luttes homosexuelles », Le Monde, 4 août 2022.
[9] Lindon Mathieu, Ce qu’aimer veut dire, Paris, Gallimard, 2011.
[10] Keller, https://www.lekeller-h.com/, consulté le 1er mars 2024.
[11] Rubin Gayle S., « The Catacombs : A Temple of the Butthole », in 9. The Catacombs : A Temple of the Butthole, Duke University Press, 2011, p. 224240, DOI : 10.1515/9780822394068-011. Pour la traduction française, voir Rubin Gayle S., Surveiller et jouir : anthropologie politique du sexe, Mesli Rostom (trad.), Paris : EPEL, 2010.
[12] Ce personnage, amant de Karl Lagarfeld et d’Yves Saint-Laurent, a été exploré par Marie Ottavi dans Jacques de Bascher — Dandy de l’ombre (Paris : Séguier, 2017), et par une exposition de Kévin Blinderman, Pierre-Alexandre Matteos et Charles Teyssou à la Kunsthalle de Berne en 2020.
[13] « Imperturbables, malgré les injures graveleuses des gigolettes pâmées au cou de leurs hommes, la plupart dansaient entre eux. La mariée valsait avec un gaucho des pampas : la nourrice Tarjel s’alanguissait sur l’épaule d’un marlou ; le zouave Tour Eiffel et la Puce, la Muse et la Théière tortillaient éperdument des hanches. Toutes ces figures frénétiques, démoniaques et fardées, tournoyaient en secouant au bruit des cuivres les grelots de leurs ricanements, les hoquets de leur joie, de leur stupre, de leur infâme et débordante ivresse. Étroitement serrés, les yeux dans les yeux, jambes contre jambes, avec une audace visant à l’effet, maints couples du même sexe — du troisième ! — valsaient, attentifs à la grâce du rythme et à la cadence de la mesure, s’abandonnant au plaisir équivoque de danser entre hommes, publiquement. » (Tiré de Barbedette Gilles et Carassou Michel, Paris gay 1925, op.cit, cité p.20)
[14] Lorenz Renate, Art queer : une théorie freak, Alfonsi Isabelle (éd.), Bortolotti Marie-Mathilde (trad.), Paris : B42, 2018, pp. 117-125.
[15] Nous utilisons un féminin générique.
[16] Bory Jean-Louis et Hocquenghem Guy, Comment nous appelez-vous déjà ? Ces hommes que l’on dit homosexuels, Paris : Calmann-Lévy, 1977.
[17] Voir à cet égard l’article de Dubois Quentin, « De l’intime au complice : les géographies perverses », Trou Noir, <https://trounoir.org/De-l-intime-au...> .
[18] https://www.cnrtl.fr/definition/ruelle, consulté le 8.02.2024.
[19] Foucault Michel, Histoire de la sexualité. 1 : La volonté de savoir, 2014, p.63
[20] Dubois, art.cit.
[21] Le terme apparaît d’ailleurs sous l’Ancien Régime et a une étymologie qui marque son ambivalence : conivere, en bas latin, veut d’abord dire « fermer les yeux » ; son premier sens est donc celui d’une complicité morale négative : il s’agit de faire l’impasse sur la faute de quelqu’un. Elle est souvent dénoncée comme menaçant l’exercice de la Couronne. Voir l’introduction de Bayle Ariane et alii, « La connivence, une notion opératoire pour l’analyse littéraire », Cahiers du GADGES, 2015, p. 536.
[22] Albert Nicole G. et Cardon Patrick, Akademos : revue mensuelle d’art libre et de critique la première revue homosexuelle française, 1909 mode d’emploi, Montpellier : GKC-Question de
genre, 2022.
[23] Rosenfeld Michael, « Les réseaux queer d’Akademos : Absences et présences », Sextant, n° 40, 2023, DOI : 10.4000/sextant. 2379.
[24] Qui sera ensuite étendu à un ouvrage collectif. Voir Mauriès Patrick (dir.), Les gays savoirs, Paris : Gallimard-Promeneur : Centre G. Pompidou, 1998.
[25] Bayle Ariane et alii, art.cit., p.15.
[26] Barbedette et Carassou, op.cit.
[27] Genet Jean, Fouillez l’ordure, entretien réalisé par Robert Poulet, 19 avril 1956.
[28] Lorrain Jean, Correspondances, Palacio Jean de (éd.), Paris : H. Champion, 2006, p. 22.
[29] « Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les ateliers, les cachots etc., désigna du doigt un local, en faisant un geste de dégoût :
— Je ne mène pas là votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes…
— Hao ! fit Lord Durham, et qu’est-ce ?
— C’est le troisième sexe, milord. »
Tiré de Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes. Cité par Murat Laure, La loi du genre : une histoire culturelle du troisième sexe, Paris : Fayard, 2006, p. 32.
[30] Oscar Wilde aurait d’ailleurs dit dans la Revue des deux mondes : « Le plus grand chagrin de ma vie ? La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes. »
[31] Martin Lowry, « Natalie Barney’s Salon : A Crucible for Sapphic Sisterhoods and Creative Networks », Sextant, n° 40, 2023, DOI : 10.4000/sextant.2693.
[32] Il importe toutefois de faire attention à un point douteux, voire douloureux, de cette période : si André Gide, et plus tard Tony Duvert, par exemple, s’afficheront en tant qu’homosexuels, il le feront aussi en pratiquant ce qu’ils appellent la « pédérastie » au sens où on l’entend pédophilie ou pédocriminalité — dans un contexte historique où on instrumentalisait également cette accusation afin d’empêcher des relations consentantes entre personnes majeures sexuellement et du même sexe.
[33] Lyon-Caen Judith, La griffe du temps : ce que l’histoire peut dire de la littérature, Paris : Gallimard, 2019, p. 99.
[34] Meizoz Jérôme, « Ce que l’on fait dire au silence : posture, ethos, image d’auteur », Argumentation et analyse du discours, n° 3, 2009, DOI : 10.4000/aad.667.
[35] Foucault Michel, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », entretien avec H. Becker, R. Fornet-Betancourt, A. Gomez-Müller, 20 janvier 1984, Concordia. Revista internacional de filosofia, n° 6, juillet-décembre 1984, pp. 99-116. En ligne : http://1libertaire.free.fr/MFoucault212.html#:~:text=L’%C3%AAthos%
20implique%20aussi%20un,avoir%20des%20rapports%20d’amiti%C3%A9.
[36] Référence à l’article fondateur du courant structuraliste en littérature, « La mort de l’auteur » publié par Roland Barthes — lui aussi gay, mais du genre plutôt discret — en 1968, qui vise à effacer totalement le concept d’intention d’auteurice dans le texte littéraire. Le texte est considéré comme une totalité close par rapport au monde et à saon créateurice. Foucault souscrit
lui aussi à une telle approche lorsqu’il appelle à la dissolution de l’humain dans les dernières lignes de l’Archéologie du savoir. Cependant, afin de pouvoir perdre son visage, il faut d’abord
en avoir un (voir à cet égard la critique de Norman Ajari sur Foucault) : on voit ici une tension entre l’effacement (historique, mais aussi physique) des auteurices minoritaires et l’approche
structuraliste.
[37] Kristeva Julia (dir.), Notre Colette, Presses universitaires de
Rennes, 2004, DOI : 10.4000/books.pur.29585, p. 16.
[38] Lindon, op.cit.
[39] Jean Le Bitoux, Le guêpier des années Gai Pied,
https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fwww.france.qrd.org%2Fmedia%2Fgai%2520pied%
2F#federation=archive.wikiwix.com&tab=url, consulté le 2 mars 2024.
[40] Nietzsche Friedrich, Seconde considération inactuelle (trad. Henri Albert), Les Échos du Maquis, 2011, en ligne.
28 Juin 2020
« Raconter sa propre histoire est un cadeau, mais cela signifie que vous devez composer avec les histoires des autres »
Variations sur l’irruption révolutionnaire du théâtre pédé en Italie.
Je m’intéresse aux modalités de la rencontre.
28 FÉVRIER 2021
Charme du sud, franc-parler, cinéma et gilets jaunes...

