TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

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« police(s) du nom » : sonorités de l’identité

Le langage est toujours une réduction. Et rien n’incarne mieux cette réduction que le NOM que l’on attribut aux êtres et aux choses. Nommer à pour effet de découper le monde, de donner un contour, de circonscrire. Nommer sert à apprivoiser et contenir nos désirs et ceux des autres. Nommer simule une unité et un ordre là ou il y a qu’une multiplicité d’intensités.

C’est avec un esprit poétique et un œil perçant que Dardeski partage avec nous ses clés pour libérer les mots et ce que nous sommes.

Illustration : Kedark

I.

Encore un jour où j’ai rendez-vous avec mon nom. Une bouche qui se déforme pour former le son des syllabes creuses qui le composent sans m’atteindre. Un bruit que je ne reconnais pas. Ma sonorité à moi, choisie par quelqu’un d’autre que moi, avant même moi. Une certitude attribuée à la naissance. Quelque chose qu’il faudrait prononcer partout. Chez le médecin, à l’école, à la salle de sport, au travail, sur les bons de livraison. L’inscrire sur tous les papiers des institutions. Je vis là, quelque part, coincé.e par cette obsession de la désignation. Il n’existe pas de chose sans nom, aussi petite ou immense qu’elle soit. C’est comme ça, ici. Tout comme il n’existe pas un bout de terre sans propriétaire. Et puisque je vis là, on me demande mon nom comme une affirmation.
Comment t’appelles-tu ?
Je reste sans voix, avec des centaines de réponses qui tournent en rond et qui me donnent le tournis.
Je m’interroge : est-ce une évidence ?
Quelque chose m’échappe avec la langue des lois. Cette présentation qui me limite, m’enferme et me renvoie aux contours de mes hanches, à la grossièreté de mes traits, à la forme de mes vêtements.
Est-ce que tout cela correspond à la désignation ?
Quelque chose me taraude dans ma présence aux autres et ses obligations. Cette forme de dépossession.
De ma multiplicité, la négation. Je m’énonce et je me fige. Ce nom m’avale et me corrige. Je me retire dans le silence pour demeurer un être sans voix, liquide, non défini.
Pourrais-je m’appeler Maurice, Jeanne, Brouillard, ANTICAPRIARKA ou Lori7 ?
Ne pourrais-je pas choisir mes propres sonorités ? En réinventer chaque jour ?
J’ai rendez-vous avec mon nom.
Avec mes doutes face à leurs certitudes,
Avec leurs doutes quant à mes attitudes.
Liquide. Gazeux. Solide. Tout s’échappe dans les vapeurs.
Je suis les deux pôles de la terre. Le bleu et le rose dans le ciel, et toutes les couleurs des nuages. Je suis les pensées des enfants qu’ils enterrent dans les placards de la honte, les monstres des adultes. Je suis des épaules carrées dans une grâce de danseuse. Des paroles brutales et terrifiantes dans une bouche touche carmin. Des mains fines pleines de sang, du sang plein le caleçon.
Encore un jour où j’ai rendez-vous avec mon nom.

II.

Ça ne marche pas comme ça, me dit-on au guichet, regardez, ça ne rentre pas dans les cases et leurs pointillés. Il faut un nom, un vrai, un issu d’une religion ou rempli de traditions.
À la télé, j’entends qu’il faut oublier les points et les tirets qui tiennent à bout de bras les identités, qui forment des ponts pour ceux qui errent et ceux qui traversent. Mais il n’y a pas de politesse pour ceux qui se cherchent, bouleversent, renversent.
Pourquoi changer, me demande-t-on au dîner, faire un pied de nez à ce que l’on t’a donné ? Je tente. J’explique. Visages fermés. Je partage un dernier café sans savoir qu’ils préféreront ne plus m’inviter.
J’ajoute une lettre dans ma signature-mail. Que diront mes collègues derrière leur appareil ?
Corbeille. Je jette les restes. Indigestes. Les mains pleines de papiers pour dire nom. Les mots des autres pour prouver ma légitimité. L’approbation de l’institution pour affirmer mon identité.

III.

J’écrirai comme je veux le nom de toutes celles et de tous ceux qui se trouvent au milieu, je les raturerai, puis je recommencerai. Je tracerai des chemins pour demain, des manières de faire marche arrière, je creuserai sous les murs des procédures. J’inventerai quelque chose d’autre, comme un langage sauvage, une forme sans frontière, un corps multiple pour refermer les blessures. Tordre, étirer, se permettre, transformer, se (re)nommer.

DARDESKI

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