TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

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La colère nous appartient

Le 18 avril 2026 paraissait le livre "La colère nous appartient" aux éditions trounoir.
L’ouvrage est un recueil de neuf témoignages qui traitent d’expériences de justice extrapénale ou communautaire, c’est-à-dire dans lesquelles les personnes ont pris en charge des situations de violence sans recourir à l’institution judiciaire, soit par elles-mêmes, soit avec l’aide de tiers extérieurs au conflit. Ces récits sont accompagnés de huit courts textes réflexifs sur des notions transversales, appelées « focales », qui permettent de naviguer dans le vocabulaire de la justice transformatrice.

"La colère nous appartient" est le résultat du travail du collectif GARE. Celui-ci rassemble des féministes issues de l’autonomie politique.Elles tiennent des cantines, enseignent, diffusent de l’information militante, élèvent des enfants, s’occupent de lieux communautaires, font de la médiation. Pour ce recueil, elles ont collecté et mis en forme des récits, puis ont sollicité des praticiennes et des chercheuses pour des éclairages théoriques.

Nous présentons ici, le premier récit du recueil dans lequel une personne violée reprend la main sur sa situation.

LA PREUVE DU CONTRAIRE

Au début des années 2000, il n’y a ni les mots ni les ressources pour permettre à celle qui raconte ici son histoire de la comprendre. Au fur et à mesure, elle prend conscience du chantage à la sexualité qu’elle a vécu pendant une longue relation de couple, ainsi que d’autres violences. Ce récit qui s’étend sur dix ans raconte un parcours de vie, qui passe par des deuils, des coups de gueule et surtout de solides liens d’amitié, mais aussi une période de transformation sociale au cours de laquelle lois et mentalités changent.

Une fois les termes de viol conjugal posés, que faire ? La tentative de réparation entreprise par la narratrice nous semble assez inédite. Elle prend de grands risques en se confrontant de nouveau à l’homme qui l’a violée, et elle en a bien conscience, puisqu’elle se demande si elle n’est pas « complètement tarée ». Pourtant, à l’issue de ce parcours, quelque chose semble s’être « remis à sa place » pour elle.

Ce récit nous a touchées parce qu’il venait bousculer nos évidences, en même temps qu’il faisait écho à des expériences de vie tristement courantes – beaucoup de violences sexuelles ont lieu dans le cadre du couple, et mettent souvent des années avant de trouver les mots pour être dites. Grâce à l’attention bienveillante de ses ami·es, grâce aussi à la formation qu’elle a suivie, la narratrice se sent suffisamment en sécurité pour se faire confiance et tenter une forme de réparation qu’aucun manuel de justice alternative ne pourrait conseiller. Cette histoire nous rappelle que si les savoirs établis sont indispensables, les personnes concernées restent les seules véritables expertes de leur vécu.

Une relation de lycéen·nes

Cette histoire commence au lycée. Très vite, je rencontre celleux qui deviendront les copain·es pour très longtemps. Dans ce groupe, il y a Francis et nous tombons amoureux·ses. Je pars alors vivre dans la grosse coloc où tous habitaient. On était sept. J’étais avec six gars, dont Francis. Nous avions une relation amoureuse de lycéen·nes, c’était très… lycéen.

C’était en 2004 et à l’époque, on était contre l’amour, il ne fallait pas être amoureuse. Et en même temps, nous étions amoureux·ses, donc comment faire avec ça ? Il fallait se démerder avec ses sentiments, faire semblant ou faire comme si ça n’existait pas. Le mouvement #MeToo n’était pas encore passé par là et je refusais le féminisme parce que j’estimais que je n’étais pas une victime. Je n’étais pas victime de violence, jamais.

Après le lycée, on s’est revu·es chez les parents d’un de nos amis avec toute la bande. Un des potes m’a dit que Francis avait eu une autre histoire. On s’est engueulé·es, j’ai essayé de le frapper, c’était n’importe quoi. Cet été-là, il y a eu de grosses scènes d’engueulades. On ne tapait pas l’un·e sur l’autre mais les objets prenaient, il y avait des scènes de furie, de part et d’autre. À mes yeux, c’était assez équitable mais comme j’étais une meuf qui exprimait de la violence, c’était moi la personne violente de l’histoire.

Viol conjugal

Ensuite je suis partie à Nantes, où je suis tombée amoureuse d’un autre gars. Il était en relation polyamoureuse – pas dans le sens péjoratif où les gens font n’importe quoi en prétextant que c’est du polyamour – c’était une relation assez saine. Francis est venu me voir et on s’est remis·es ensemble mais à distance car il vivait dans les Alpes. C’est moi qui me déplaçais toujours pour le rejoindre, parce que ça lui allait que je sois avec quelqu’un d’autre mais pas devant lui. En réalité, ça ne lui allait pas du tout, sauf qu’à l’époque, t’étais pas un vrai si tu disais que t’acceptais pas ce type de situation.

Dans la mesure où c’est moi qui imposais une autre relation, je devais payer quelque chose. D’abord avec ces allers-retours, puis rapidement, je me suis mise à le faire sexuellement. J’achetais la paix avec du sexe.
Cette année-là, plusieurs personnes de mon entourage sont mortes de manière assez violente. Ça remuait des choses en moi. Je continuais de faire des allers-retours, mais ça devenait de plus en plus difficile. C’était vraiment à chier comme relation. Et cet achat de paix par le sexe s’est amplifié. Clairement, j’avais pas envie et il le voyait pas.

Cette relation a duré une dizaine d’années, avec des pauses au cours desquelles on ne se voyait plus. Puis on se retrouvait. Au début de notre relation, alors qu’on s’engueulait tout le temps, on s’était promis de ne pas se séparer sans avoir passé une nuit entière à en parler. Voilà, j’avais 20 ans, on a trouvé que c’était intelligent, et franchement vu les trucs débiles qu’on faisait, c’était pas pire. L’idée c’était d’en parler, d’y réfléchir, d’arrêter de prendre cette décision toutes les cinq minutes. J’ai longtemps pensé que cela marquait quelque chose d’assez stable et de plutôt cool.

Sauf que ce con m’a larguée par téléphone un soir de Nouvel An. J’étais paumée dans une zone industrielle et il me dit qu’il voulait qu’on se sépare. J’ai répondu que j’étais d’accord, mais qu’il fallait qu’on se voie, et si ce n’était pas une nuit, ce serait une journée. Il fallait qu’on se voie, c’était le contrat. Et ce n’est jamais arrivé. Je me sentais donc encore liée à lui, même si je savais très bien qu’on n’était plus ensemble et qu’il y avait même de l’animosité. Je me disais que nous n’avions pas été correct·es l’un·e envers l’autre et que les choses n’étaient pas réglées.

Trouver les mots

Et puis il y a eu le mouvement #Metoo. Je me rappelle qu’une loi passée dans ces années-là disait qu’un·e mineur·e de 15 ans ou moins ne pouvait pas consentir à un rapport sexuel avec une personne de je ne sais plus quel âge, que c’était du viol. Cela m’avait un gros choc. Je me rendais compte que certaines relations que j’avais eues n’étaient pas normales. Je les avais mal vécues, sans pouvoir les nommer. Et là, c’était la loi ! La loi prenait ma défense, plus que mes potes. C’était quelque chose, de me réaliser ça. J’ai commencer à repenser à des relations et des événements tout en essayant de négocier avec mes psys :
« Il s’est bien passé quelque chose, mais je n’ai pas vraiment dit non… »
« La loi est claire, c’est du viol. »

Je ne voulais pas être une victime, car cela voulait dire porter ce costume et ne plus jamais pouvoir en sortir. J’avais déjà vu ce mécanisme au collège, où une fille qui avait été violée subissait une peine supplémentaire de la part des autres gars. C’était dégueulasse. Moi je voulais pas ça. Bon, entre-temps j’avais quand même percuté des choses au niveau du féminisme, j’en étais plus à dire simplement "je veux pas", mais je voulais quand même garder mon histoire pour moi. J’ai commencé à la partager avec des copines très proches, et avec mes psys, mais toujours avec une certaine crainte.

Lors d’une discussion avec ma meilleure amie Zahra – on se connaît depuis nos 12 ans et on est toujours très proches – celle-ci m’a dit : « Oui, Clara, tu t’es fait violer à 12 ans, c’est sûr. C’est peut-être arrivé avant, mais cette fois-là, tu m’en as parlé et je m’en souviens. » Je me suis souvenue avoir regretté de lui raconter tout ça. J’avais peur que ça reste, puisque je l’avais déposé quelque part. On n’en avait jamais reparlé depuis ; je pensais que c’était peut-être oublié. C’est elle qui en était gardienne et qui me l’a redonné à ce moment-là. Bien que je sache parfaitement ce que j’avais vécu, ç’a été un choc énorme.

Au temps du lycée, les mots n’existaient pas. On a reparlé d’autres situations qu’on avait vécu Zahra et moi. Je l’ai vue les vivre et elle m’a vue les vivre. Mais nous n’avions pas les mots. Parfois on essayait de s’en protéger l’une l’autre, de faire diversion quand on voyait tel type s’approcher de notre copine, mais on n’a jamais nommé ces situations comme des abus, des relous, du harcèlement, du viol. Ces situations, on les faisait disparaître en nous. Cela paraît fou mais à l’époque, on faisait comme ça.

De là, j’en suis venue à requestionner ma relation avec Francis et je me suis rendu compte de tout ce qui n’allait pas y compris dans le rapport au groupe. La position de groupe consistait à dire que c’était chiant que les tensions entre deux personnes empêchent de se voir toustes ensemble. Tant que la situation n’est pas expliquée, évidemment, elle n’est pas comprise, les gens me disaient « vous êtes séparé·es, c’est bon, tourne la page et ça ira », et je répondais que c’était plus qu’une séparation. J’avais beaucoup de mal à en parler, parce que c’était aussi leur pote, parce que j’avais le sentiment d’avoir aussi fait de la merde, et de réveiller le passé.

Qu’est-ce que je voulais, en fait ? J’en savais rien. Je n’avais pas envie de le voir, et lui non plus. J’ai tout de même réussi à exprimer les raisons pour lesquelles je ne voulais pas le voir. Si ce n’était pas du viol, c’était de l’abus, ou des formes d’agressions. J’avais mis des mots, sans que je me souvienne clairement lesquels. J’ai dû parler de viol pour faire comprendre la situation au groupe qui me reprochait de faire des manières. Jérémy, un copain, avait confronté Francis avant un moment où on devait se retrouver toustes ensemble et où il n’était finalement pas venu.

Retrouvailles et attention collective

Quelques mois plus tard, Jérémy – qui était diabétique – est tombé gravement malade. Francis voulait venir le voir sauf que j’habitais chez Jérémy, ça faisait vraiment beaucoup pour moi. J’avais passé toute la semaine à l’hôpital avec lui, j’étais dans un sale état et Francis devait arriver le lendemain.

Ce soir-là, à table, j’ai posé que c’était trop pour moi et que j’allais me barrer. J’ai dit : « Je ne vais pas accueillir à bras ouverts le gars qui m’a le plus violée dans ma vie. » Ça a posé un truc fort. Je ne l’avais jamais dit dans une discussion, mais uniquement dans des échanges intimes, à deux. Cela devenait public en quelque sorte. J’avais une gêne terrible en pensant qu’iels allaient devoir faire quelque chose. Je ne voulais pas leur imposer de répondre. C’était dur pour moi d’en parler jusqu’à ce moment où c’est sorti comme ça, brutalement.

Finalement, je suis restée là, et on s’est croisé·es dans la maison. Il m’a parlé sans s’arrêter pendant trois quarts d’heure. J’avais envie de partir, je le répétais, et il n’entendait pas. Il me racontait le décès de sa sœur que j’aimais bien. J’étais en panique.

Entre le moment où Jérémy avait un peu secoué Francis, et l’appel des médecins nous informant que Jérémy n’allait pas s’en sortir, mes ami·es m’avaient demandé si je voulais qu’iels fassent quelque chose, sans pression. Je ne savais pas et ça m’allait très bien. Parce que j’aurais peut-être pris une décision à laquelle j’aurais dû me tenir sans en avoir envie. Chacun·e de mes ami·es est venu·e me voir quand on a su que Francis allait venir. Toustes sont venu·es me demander comment j’allais et si j’avais des besoins ou des demandes. Je ne voulais pas qu’iels lui interdisent de venir, parce qu’il ne savait pas encore qu’il était accusé. Je ne voulais pas empêcher la relation de Francis et Jérémy.

Lorsque Francis était présent, tout le monde faisait gaffe, c’était hyper cool. Iels n’ont pas demandé une seule fois, juste pour se débarrasser du problème, mais chaque fois, iels venaient me voir pour me demander : « Est-ce que ça va ? Est-ce que tu sais où il dort, est-ce que tu veux savoir où il dort ? Est-ce que tu veux qu’il dorme ailleurs ? » Tout était checké. Et quand je ne savais pas, la réponse était : « Est-ce que tu t’en fous ? Est-ce que tu veux attendre ? Tu préfères qu’on prenne la décision ? » C’était exactement ce que je voulais. Des attentions de base, des choses simples. Personne ne m’a dit : « Je ne te crois pas. » J’avais l’impression de pouvoir cohabiter avec Francis en étant entouré·es par d’autres gens et en ayant toustes les deux du soutien. Il y avait des liens d’attachement de tous les côtés dans notre groupe, j’étais donc assez tranquille. Je ne sais pas s’iels ont parlé avec Francis, mais dans la mesure où je n’ai pas voulu le savoir, iels ne m’ont pas fait de retour.

J’ai pu également en parler avec d’autres personnes qui ne connaissaient pas Francis, cela m’a permis un autre type de regard, ce qui m’a fait du bien. Et personne ne s’est emparé de mon histoire. Il n’y a jamais eu de discours du type : « Ah, mais il faut faire ceci ou cela. » Avant d’en parler, je me sentais seule, mais là je ne l’étais pas, pas du tout.

Francis est venu deux fois, à quelques mois d’intervalle. La deuxième fois dans l’unité de soins palliatifs. Il est arrivé un soir où je dormais encore à l’hôpital avec Jérémy. C’était ma dernière nuit avec lui. Lorsqu’il est entré dans la chambre, j’allais bien, toustes les copain·es étaient là. Il y avait du monde en permanence, et ce soir-là, toustes les ami·es du lycée étaient réuni·es. La situation est tendue : personne n’a choisi d’être là, mais on veut toustes y être. Et ça va bien se passer parce que ce n’est pas pour nous qu’on est là. En arrivant, il m’envoie une vieille pique et je lui renvoie un menhir. Il ferme sa gueule et s’excuse. J’hallucine de sa réaction, et les autres aussi. Je me dis que ça va le faire. C’était dans la chambre de Jérémy et on a fait notre sketch de vieux couple merdique, mais ça a posé quelque chose. Et j’ai pu le faire parce que tout le monde était au courant. S’il l’ouvrait, il se faisait tomber dessus par chacune des personnes présentes. J’étais forte de tout ça et je savais que certains en avaient parlé avec lui avant son arrivée.

C’est difficile de l’expliquer mais ça me faisait du bien de le voir autrement que ce type dégueulasse et méchant que je m’étais construit. Je n’aurais pas eu cette relation avec lui s’il n’avait été que ça. Il me faisait rire quand il faisait ceci, ou il était trop mignon quand il faisait cela. En fait je n’avais pas été amoureuse d’un monstre. Il redevenait une personne, c’était étrange et agréable, en même temps, ça me faisait peur. Par contre, le contact physique était impossible. On se prenait toustes dans les bras, mais lorsqu’il m’approchait, j’avais le sentiment d’être coincée, j’avais de l’appréhension.

À chaque moment collectif à l’hôpital, il y avait toujours quelqu’un·e qui arrivait, ou qui cherchait mon regard pour s’enquérir de ce que je ressentais : « Est-ce que ça va ? C’est bon pour toi qu’il soit là ? Tu veux qu’on aille faire un tour ? » Cette attention permanente, c’était un truc de fou.

Le soir suivant, j’ai décidé de passer à l’appartement où Francis était logé avec d’autres ami·es. Dans l’idée de désamorcer une phobie. Je souhaitais vivre un moment cool, et dans le cas contraire, je n’avais qu’à traverser la rue pour être dans mon lit. On a écouté de la musique, et au moment où je me suis dit que c’était cool, je suis partie. Ce qui m’a amusé aussi, c’est que Francis avait un côté beauf, c’était un vrai cliché ! Et cette manière d’être, chouchou, elle passait plus. Même les gars soufflaient à ses vannes ou ne réagissaient plus. Il rigolait tout seul et se tapait vraiment la honte.

Réparation

Il est revenu pour les funérailles. Sa venue ne m’a pas perturbée, je me disais même qu’il faudrait qu’on parle à un moment, sans le planifier vraiment. Il y avait la question des discours pour la cérémonie. J’étais bloquée et je n’arrivais pas à écrire, alors que lui avait écrit quelque chose mais il ne pouvait pas le lire. Je lui ai proposé de le lire pour lui, à condition de pouvoir le lire avant. Ça aurait bien fait marrer Jérémy, que ce soit moi qui lise son texte. De là, j’ai réussi à écrire le mien.

Je faisais des tentatives. Et j’ai pu les faire parce que j’étais entourée. J’avais le sentiment d’avoir le champ libre, comme si tout ce que je faisais, tout ce que je disais à Francis devant les autres générait de l’attention. Si cette idée de lecture de texte avait été une connerie, trois personnes m’auraient dit qu’il ne fallait pas le faire. Et j’ai moi-même posé la question : « T’en penses quoi que je lise son texte ? » Toutes ces interactions étaient minimes, mais me donnaient progressivement de la force. J’avais le droit d’être sympa et que ça se passe bien. Je n’étais pas obligée d’être méchante, de l’engueuler ou de ne pas vouloir lui parler. Faire la gueule, c’est quelque chose que je sais faire et qui me fait souvent du bien, mais à ce moment-là ce n’était plus assez.

J’avais besoin de pouvoir essayer, non pas de reconstruire, mais de faire ce que j’avais envie de faire, en étant protégée par le groupe. Je le ressentais, sans en être pleinement consciente. C’est a posteriori que j’ai compris ce qui me rendait forte.

Lors des funérailles, j’ai lu le texte. Le matin même je lui ai lancé : « Il faudra qu’on parle », et il a acquiescé. Plus tard, au moment, du repas, il me lance que c’est maintenant ou jamais, parce qu’après il aura trop bu. Et là, j’hésite. Vraiment, maintenant ? En même temps, plus tard j’en aurais peut-être plus l’occasion, et puis toustes mes potes étaient là, pour le récupérer lui aussi. Pour moi c’était important. Je n’ai pas pensé sur le coup au moment difficile que vivaient déjà les potes.

On part donc discuter. Une copine m’intercepte et me demande si je suis sûre de vouloir le faire maintenant. Touchée, je lui réponds que j’y ai réfléchi et que ça va aller. Quelques mètres plus loin un autre copain a fait la même chose. Ce n’était pas intrusif, c’était mignon et rassurant.

On s’est assis·es sur un banc, et j’ai eu beaucoup de difficultés à m’exprimer. Alors que je prenais beaucoup de précautions, lui me tannait, me pressait de parler. Au bout d’un moment, j’ai réagi : « Tu vas me laisser prendre tout le temps dont j’ai besoin. Ce n’est pas une chose facile à dire pour moi et ce n’est pas une chose facile à entendre pour toi.Donc si je mets dix minutes à sortir ma putain de phrase, eh ben je vais mettre dix minutes »

Je suis revenue sur notre relation et tous les moments où ce qui se passait n’allait pas. Je suis restée floue. Il m’a répondu : « Oui, je me doutais bien », puis il s’est mis à négocier : « Pourquoi t’as pas dit non ? », « Pourquoi tu t’es laissée faire… » Alors que je commençais à répondre, j’ai lâché d’un coup : « Tu es en train de demander à la meuf qui s’est fait violer pourquoi elle avait une jupe ? C’est ça que tu es en train de faire ? » Il s’est immédiatement excusé. C’est de cette manière que le mot viol est sorti, sur une phrase qui m’a échappée. J’ai été surprise qu’il comprenne. Je ne sais pas si à sa place j’en aurais été capable. Je me demande parfois ce que cela me ferait si on me disait ça.

Je ne voulais pas spécialement des excuses. Je voulais dire ce qui s’était passé. Avant ce moment, j’aurais été incapable de dire ce que je voulais. Des excuses ? je n’en voulais pas. L’important, c’était qu’il ne négocie pas. Qu’il se taise, qu’il pige. Pas grand chose, mais cette remarque et sa réaction, c’était ce qu’il me fallait.

On a eu notre discussion et on s’est serré la main ! C’était super débile, on était mort·es de rire, et en même temps c’était des choses sérieuses : maintenant, on était vraiment séparé·es. J’étais sincère et je crois que lui aussi. Les choses sont claires pour l’essentiel, nos vies sont bordéliques, mais là on avait remis un truc d’équerre.

Après cette séparation formelle, c’est devenu un ex. Mes ex, je m’entends bien avec eux. Ce sont des relations belles et fortes. Il n’y avait qu’avec lui que la situation était difficile. Et là c’est redevenu une personne, quelqu’un avec qui je pouvais avoir une relation, comme si quelque chose était réparé. Le lien revenait.

Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il y avait peut-être de l’attirance. Je me suis demandé si je n’étais pas complètement folle. Avec la formation en médiation que j’avais suivie, j’imaginais la médiatrice en face de moi m’entendre dire : « C’est là que j’ai eu envie de recoucher avec lui ! » L’imaginer m’a permis de me demander si cela me mettait en danger et si je me sentais en sécurité. J’ai compris que c’était le meilleur moment pour explorer cette possibilité.

Je me suis quand même dit que j’étais complètement tarée. Puis je lui ai proposé qu’on couche ensemble. Il m’a regardé, et je lui ai dit "Oh, ça va, cette fois je suis consentante ! ». Intérieurement, je me disais t’es une reine, Clara, de lui faire cette vanne ! Il ne pouvait que rire, un peu gêné. J’étais très contente. J’ai raconté ce moment-là à tout le monde, j’avais l’impression d’être en pleine possession de mes moyens.

On a passé toute la nuit à danser, chanter et faire nos hommages à Jérémy. On faisait des choses normales que j’avais oubliées après l’année écoulée. Je me disais que ça pourrait être marrant de passer la nuit avec lui. Et je me demandais quel serait mon état d’esprit le lendemain.

Les copain·es ont commencé à capter qu’il y avait un jeu, d’autant que je racontais ma blague du consentement. Iels nous ont vu partir ensemble. Nous sommes arrivé·es chez moi et je me sentais en sécurité sachant que la maison était ouverte et servait de pied-à-terre aux ami·es. C’était un peu bizarre, mais sécurisant.

On a commencé à s’embrasser, puis nous avons couché ensemble. C’était nul, et du coup c’était super. Ça m’a confirmé que les relations sexuelles que nous avions à l’époque se passaient comme ça. Je n’étais pas folle. Il ne me forçait pas, il ne pouvait plus, mais il y avait toujours ces moments où il ne demandait pas vraiment. Et je n’en avais rien à foutre. J’étais sûre de tout ce qu’il s’était passé, de ce que j’avais vécu. J’en doutais parfois. Tout ça était vrai, et je l’ai revécu de manière légère.

Je ne sais pas si ce moment était vraiment sexuel à mes yeux. C’était très curieux. C’était comme une discussion que tu comprends une fois arrivée au bout. Puis les potes ont déboulé et nous ont vu·es. On m’a demandé si ça allait. C’était vraiment chouette, car iels ne me jugeaient pas. Toustes sont repassé·es le lendemain matin me demander comment ça allait. Iels sont aussi allés voir Francis.

Le lendemain Francis n’était vraiment pas bien. De mon côté, sans être compatissante, je comprenais. Je lui ai souhaité bonne chance et bon travail, je lui ai également dit de faire attention à lui. Je n’avais plus du tout d’animosité. Ce n’est plus un monstre et plus un problème pour moi. J’espère que lui aussi ça va, mais je ne prendrai pas de ses nouvelles. Certaines choses sont remises à leur place.

Epilogue

GARE : As-tu pensé à porter plainte ?
La question ne se posait pas. Mes potes m’ont crue et ça me va très bien.

GARE : Ou à demander à tes potes une intervention, une médiation ?
Je ne voulais pas que le groupe exclue Francis. Je souhaitais plutôt que mes potes intelligent·es discutent avec leur ami qui faisait de la merde. Qu’iels lui expliquent tout ce qui n’allait pas. Je ne voulais pas qu’il soit isolé des gens en qui j’ai confiance, ça aurait pu ouvrir la voie à une victimisation, et au fait qu’il ne se remette pas en question.

GARE : Tu as ressenti un besoin de vengeance, ou de lui demander des compensations ?
Les moments où j’ai vraiment eu de la haine, c’était avant de réaliser pour les viols. J’avais besoin qu’on me défende, c’était donc important que les potes sachent. Je voulais qu’il percute. Je voulais de la reconnaissance et je l’ai eue, bien plus vite que je ne le pensais. Je n’ai pas demandé plus. Lorsque j’y repense, je me sens bien par rapport à ça.
J’ai plutôt peur pour lui. Il a aussi perdu quelqu’un de très cher, et en plus je lui ai dit ça. Il se débrouille, il va voir un psy et il a des potes. Je leur demande parfois des nouvelles, sans jamais m’adresser à lui directement. Je ne me surinvestis pas.

GARE : En as-tu parlé avec sa copine actuelle ?
Dans la mesure où il y a un certain passif avec sa copine actuelle, je préfère ne pas intervenir dans leur vie. Je trouve difficile de s’en occuper, je n’ai pas envie de cette prise en charge. Le fait d’en parler avec nos ami·es commun·es crée de la porosité, donc si elle veut prendre contact avec moi pour en parler, je le ferais.

GARE : Quelle place tu donnes à la formation en médiation que tu as faite, dans ton histoire ?
Sans cette formation en médiation relationnelle et sans lien avec la notion de justice réparatrice, ça ne se serait pas du tout passé comme ça. Il y avait beaucoup de liens avec la formation que j’avais suivie trois mois avant les événements, sauf que cette fois-ci, j’étais à une double place. C’est la raison pour laquelle je me préoccupais aussi de son côté. J’ai pu voir en formation que les auteurs ne se rendent pas toujours compte de leurs comportements. C’est la médiatrice qui permet de gérer le choc. Pour que la personne soit non seulement en sécurité mais en capacité de comprendre ce qu’elle a fait.
Personnellement, les protocoles m’ont servi à vérifier différents aspects de ma situation et à me sentir en sécurité. Je n’avais pas voulu m’engager dans une médiation formelle, avec des entretiens. Je ne voulais pas que ce soit géré par quelqu’un·e d’autre. Mais ça veut dire que cette formation peut aussi servir à diffuser un savoir pour un usage direct, par toustes.

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