L’article tente de cerner les implications et les conséquences politiques des discours républicanistes LGBT en période de durcissement sécuritaire. Au cœur de son analyse, se trouvent le collectif Fiertés Citoyennes, sorte d’émanation LGBT du Printemps Républicain, mais aussi Caroline Fourest, le macronisme et la social-démocratie.
Il s’agira moins ici de montrer en quoi leurs idées sont trompeuses – car elles le sont – mais de comprendre ce que cela dit de la normalité aujourd’hui.
Ce texte est issu de la partie varia de Trou Noir #4 Marseille. Désirs en désordre, vous pouvez commander le numéro sur notre boutique en ligne.
Relevant leurs jupes de mensonge,
les grosses molles républiques
désignent comme des puits de vérité,
au fond des forêts publiques
leurs trous à virginités,
puis disent : tiens prends mon pouvoir public.
Elles parlent à ceux dont le sang est poussière,
la verge, un tire-bouchon philanthropique
et les couilles, deux pauvres lampions
ramassés dans les poubelles du libéralisme,
un lendemain de quatorze juillet.René Crevel, La République des Professeurs, 1932.
1. Dans la grande messe de normalisation des conduites, voilà qu’entre en scène les républicanistes LGBT, une bande de CSP+ drapée dans l’universalisme occidental, cette vieille lune dont la lumière blafarde éclaire surtout les couloirs des ministères et les visages des éditorialistes de salon. Une association en particulier, Fiertés Citoyennes (FC), a retenu mon attention. Née des émois numériques et des indignations télévisées, elle n’a rien inventé. Elle recycle, à la manière de ses aînés du Printemps Républicain, la vieille rhétorique de la majorité silencieuse flouée par des minorités trop bruyantes, hystériques, idéologiques. Son Dieu ? La République façon De Gaulle au pays des Algériens. Ses prières favorites ? Le tweet cynique, la tribune outrée, la table ronde entre amis. Tout se passe comme si Caroline Fourest, celle qui a déblayé le chemin, était en passe de devenir un modèle d’émancipation homosexuelle.
2. L’association trouve son origine dans la réaction à un triste fait divers survenu le 30 septembre 2021 : Yanis, 17 ans, subit insultes et tabassages par deux autres jeunes eux aussi mineurs dans un parc de Montgeron en Essonne, en raison de son orientation sexuelle supposée. Ce récit, qui aurait pu stagner longtemps dans l’indifférence générale, a été rendu viral par la circulation d’une vidéo de l’agression sur les réseaux sociaux et par le témoignage de la victime à l’émission de Cyril Hanouna sur C8. Arnaud Abel, responsable financier au ministère de la Justice et actuel président de FC, trouve alors scandaleux que des militants de gauche rappellent qu’il ne faut pas succomber à une lecture islamophobe de cette affaire où les coupables sont racisés. Il publie un tweet pour appeler celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce militantisme qu’il nomme « intersectionnel » et à créer un groupe. La rhétorique est en place, il s’agit d’opposer les représentants des associations LGBT+ à une supposée « majorité silencieuse » qui ne se sent pas représentée par elles. C’est ici que naît Fiertés Citoyennes : dans la matrice réactive et émotionnelle des réseaux sociaux.
3. À cet égard, Arnaud Abel définit ce qui va servir de paradigme au républicanisme LGBT : la gauche radicale nie l’« homophobie endémique » qui sévirait dans « les banlieues et au-delà ». S’ils restent encore des scientifiques hygiénistes [1], ils apprécieront certainement la formule épidémiologique.
4. Le 27 octobre 2023 Marianne publie une tribune de FC sous le titre « LGBT pro-Hamas : autant dire "les dindes votent pour Noël" » dans laquelle le collectif s’en prend ouvertement aux prises de position en faveur du peuple palestinien par le militantisme queer radical. Ils les qualifient de « chicken for KFC », les comparant ainsi à du bétail atteint du syndrome de Stockholm.
5. Quelques mois plus tard, ils organisent une journée de tables rondes autour de la thématique « Universalisme et militantisme LGBT+ » dans la Mairie du 3e arrondissement de Paris. Étaient conviés pour y participer : Norah Bussigny (pigiste au Point et autrice des Nouveaux Inquisiteurs), Frédéric Martel (France Culture), Marie Cau (ex-mairesse), Thomas Vampouille (Têtu), Olivier Klein (DILCRAH), Irène Théry (sociologue proche du PS), Valérie Kokoszka (« philosophe » « universaliste »), Jean-Marc Berthon (Ambassadeur aux droits LGBT). Ainsi que des membres de FC : Arnaud Abel, Alexis Buixan, Victor Galarraga-Oropeza et Matthieu Gatipon-Bachette. Pendant une demi-journée les différent·es participant·es ont pu s’exprimer largement sur les « dérives » de l’extrême-gauche et sur son « antisémitisme latent ».
6. Le tableau était tout à fait charmant, dans ce décor de moulures patinées or et de grands lustres, le public d’une trentaine de personnes à tout casser (dont quelques membres du Printemps Républicain de Sciences Po Paris) pouvait notamment écouter le débat intitulé « La lutte pour les droits LGBT est-elle soluble dans l’universalisme ? ». C’est Norah Bussigny, la bestie de FC, qui modère et introduit ; elle commence par une définition du Larousse de l’intersectionnalité, elle parle de la Marche des fiertés de Lyon (Fiertés en lutte) et du « problème » de la non-mixité choisie ainsi que de l’exclusion de l’association des flics LGBT (FLAG). Elle aborde ensuite le rassemblement « Riposte trans » du 5 mai 2024 contre l’offensive transphobe, et ne manque pas de souligner que deux orgas à la tête de cet événement (Révolution Permanente et du Pain et des Roses) sont « accusées d’antisémitisme », bien entendu sans apporter de preuves, comme ça, à la légère, avec le même prosaïsme d’un serveur qui détaillerait un menu dans un restaurant étoilé.
7. Et là, c’est le clash. Enfin, on va pouvoir un peu se marrer. Un militant d’Act Up l’interrompt bruyamment pour lui demander des preuves. Et il s’entend dire, par une voix un peu nerveuse : « Est-ce que vous pouvez sortir ? Vous dérangez tout le monde. Sortez ! ». Victor, un des membres de FC, éructe et menace d’aller chercher la sécurité.
Ça finira par se calmer, après que les darons de FC aient intimé l’ordre de parler sur un autre ton, non sans une pointe de sarcasme et d’infantilisation. S’en suit une bonne heure de discours contre le militantisme queer, les indigénistes et certaines figures de la théorie queer française comme Sam Bourcier.
8. Marie Cau, la première maire de France à se déclarer trans, réagit à l’usage de l’intersectionnalité par les groupes militants d’extrême gauche : « Le problème c’est que comme l’extrême gauche se développe, ça stimule l’extrême droite, et vice-versa. (…) Nous sommes devenus la cible de tout le monde y compris dans le conflit israélo-palestinien. Qu’est-ce qu’on vient foutre là-dedans ?! (rires dans la salle). Cette politisation marxiste pour remettre en cause notre système de valeurs universalistes, de liberté, d’égalité et de fraternité. Moi je ne veux pas changer le système, je veux l’améliorer. »
10. Alexis Buixan, le juriste de FC, déclare à propos du rassemblement Riposte trans : « Dans ce genre de manifestation, il y a un discours très anti-État, anti-gouvernement, et je pense que c’est parce que… alors c’est une hypothèse que je soumets au débat... Je crois que dans la culture militante LGBT il n’y pas eu de mue culturelle. On n’est un peu resté à l’époque d’Act up. C’est frappé d’une sorte d’anti-juridisme, d’anti-étatisme, d’anti-pouvoir. Et d’ailleurs c’est très symptomatique, ceux qui pensent le militantisme d’un point de vue académique sont surtout Sam Bourcier et Geoffroy de Lagasnerie qui sont inspirés d’une lecture bourdieusienne et foucaldienne, avec une critique de l’État qui est forcément dominant, qui n’émancipe jamais, qui met les gens en prison, que le droit c’est l’œuvre des dominants. (…) Alors que les Américains, ça fait très longtemps qu’ils ont compris que pour défendre les droits et les libertés c’était par le Juge, par le Droit. »
11. Dans une tribune publiée dans Marianne [2], Alexis Buixan réagit à la dissolution parlementaire par Macron. Il regrette l’incapacité du parlementarisme français à composer avec un gouvernement dépourvu de majorité absolue : « les mœurs parlementaires doivent s’adapter à la formule gouvernementale, fusse-t-elle atypique ». Après avoir accusé la France Insoumise d’avoir offert une caisse de résonance dans l’Assemblée nationale à la violence qui traverse la société, il propose de prendre le Parlement danois comme idéal politique symbolique. En effet, le Danemark, monarchie constitutionnelle organisée sous la forme d’un régime parlementaire, est régulièrement pris comme modèle de démocratie libérale aboutie en maintenant un équilibre parfait entre l’État, l’autorité de la loi et la responsabilité politique des gouvernants. Ce rêve d’ordre par la stabilité politique est celui d’un parti modéré unique en paix avec ses extrêmes qui règle les tensions communautaires du pays par une forme de consensus. Mais un consensus contre qui ? Ainsi au Danemark, pays qui repose sur une tradition protestante de responsabilité collective, le consensus en matière de politique migratoire est d’avoir adopté une des politiques les plus restrictives et brutales dans l’Union européenne [3].
12. Le conformisme et l’homogénéisation des consciences qui transforment le peuple en une vaste classe moyenne indifférenciée et docile sont les éléments constitutifs d’une politique que le républicanisme LGBT prend pour modèle. C’est pourquoi FC adhère complètement aux réformes récentes de la laïcité dont le but est d’intérioriser individuellement cette règle qui incombe à l’État ; il y va d’un durcissement des institutions à travers l’incorporation des valeurs républicaines.
13. Il y aurait énormément de choses à dire sur cette table ronde, mais je me contenterai de finir avec ces propos de Frédéric Martel car ils sont symptomatiques de cette sécurisation de la normalité dont je voudrais parler, le trait commun à tous les participants de ces tables rondes, la défense d’une position capitaliste de l’homosexualité, ou en tout cas qui associe la normalité à la sécurité économique et physique :
J’ai appris dans mon parcours politique, ça va peut-être vous choquer que je vous dise ça, que le militant gay ce serait forcément quelqu’un de gauche, ce que je suis, et qu’un gay ça doit être dans l’agit prop, actupien, dans la critique de la société, et bien c’est pas vrai. Il y a ça, et c’est très bien. Il se trouve qu’il y a beaucoup de gays de droite, il y en a également au Rassemblement National. Il faut parfois sortir de l’idée que le militantisme ça doit être de gauche, que c’est forcément de remettre en cause l’ordre bourgeois, l’ordre moral, la famille. Ma génération a prouvé que les gays voulaient la famille. Est-ce qu’ils veulent un autre type de famille ? Certains oui, d’autres non. Il y en a même qui veulent acheter leur frigo, en commun en payant des traites. Même chose pour la police, FLAG moi je ne les connais pas trop, je les aime plus ou moins, enfin quand j’ai été victime de discrimination, de violence, je suis allé au commissariat de police, c’est la police qui m’a protégé, enfin protégé… en tout cas qui a reçu ma plainte. Quand on est maltraité en tant que juif, que musulman, que catholique, qu’une mosquée ou qu’une synagogue est brûlée, c’est la police qui nous protège. Donc empêcher des gens de FLAG d’une association LGBT ça n’a pas beaucoup de sens.
14. Cette nouvelle normalisation est une mutation de celle défendue par le Parti socialiste à la fin des années 1990 et au début des années 2000, l’ère de Caroline Fourest à la présidence du Centre LGBT de Paris, des logos pixelisés aux couleurs de l’arc-en-ciel, de la fierté dans toutes les bouches, fierté d’être parvenus à prouver leur valeur et leur respectabilité. C’est durant cette période que le mouvement LGBT s’institutionnalisa à grande vitesse en incorporant les notions d’universalisme et de République dans leurs discours. Ces notions avaient permis de quitter les rives de la subversion façon Act Up pour s’engager dans la voie du réformisme façon Parti socialiste. Ce ne sont pas seulement les contenus de ces discours qui vont se normaliser, mais aussi les manières de parler et de s’adresser à un public : les militant·es en colère et violent·es doivent laisser leur place à des communicants aguerris aux médias et aux politicien·nes.
15. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’ère de l’innocence du mouvement LGBT allait définitivement prendre fin, au moment où cet universalisme tant défendu devenait en France le principal « bouclier » contre le fondamentalisme islamique. Ce discours immunitaire contre « tous les fascismes » pouvait enfin quitter ses petits laboratoires de la gauche associative pour devenir majoritaire dans le discours médiatique. Le parcours de Caroline Fourest [4] n’a fait qu’impulser et suivre cette tendance qui débouchera plus tard sur la formation de Fiertés Citoyennes. Certes, elle ne fait pas partie de cette association, mais, comme on le verra, tout concorde en termes de discours idéologique sur l’universalisme et le républicanisme ; pour eux l’ennemi c’est l’intégrisme, l’instrumentalisation du politique à des fins liberticides, antirépublicaines et antilaïques.
16. Cette laïcité en question est celle revue et corrigée en 2003 lors des débats sur la loi interdisant le port des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires (et surtout le voile islamique). Cette loi a produit une rupture fondamentale dans la normalité républicaine, celle-ci n’est plus seulement un devoir qui incombe à l’État, mais à l’ensemble des citoyen·nes français·es ; et quiconque dérogera à cette règle sera perçu en même temps en victime et en militant·e de l’intégrisme religieux.
17. Aujourd’hui, une nouvelle génération, plus jeune, plus queer, plus woke aussi, a pris le relais des institutions LGBT après plusieurs années de morne mobilisation. C’est en réaction à cette prise du pouvoir, ou pour être plus précis, une réaction à l’impossibilité de faire partager des principes de souveraineté culturelle aux dominé·es, que FC sort sa petite matraque en plastique.
18. Dans leur tribune fondatrice, FC présente sa mission : « la défense et la promotion des droits des personnes LGBTI et la lutte contre les discriminations et les violences dont ces dernières sont victimes ». Voilà, c’est à peu près ce qu’on met tous dans nos dossiers de subvention pour obtenir du fric et de l’attention. Cette lutte s’inscrivant « dans le cadre de l’universalisme républicain et des principes de laïcité, d’égalité et de solidarité ».
19. Ils estiment que « s’en prendre aux personnes LGBT en raison de leur orientation amoureuse, sexuelle ou de genre, c’est s’en prendre aux valeurs de la République ». C’est le principe fondamental du droit français : pour qu’une personne victime de violence soit reconnue en tant que telle, il faut que par elle la République se sente attaquée. Autrement dit, il y a toujours deux victimes, sinon aucune : l’individu et la République. Leur cadre est celui de l’intégration de chaque individu LGBT+ à ce signifiant flottant qu’est le « pacte républicain ». Dans ce cadre, toutes les formes de communauté doivent se soumettre à une communauté plus grande et plus généreuse que toutes les autres : la République, madame.
20. FC ne serait rien sans cette vieille lune libérale post Seconde Guerre mondiale, devenue le fond de commerce de l’association Homosexualité et Socialisme [5] à la fin des années 1990, arguant que l’extrême gauche radicale et l’extrême droite fasciste sont les deux faces de la même pièce, et que le seul bouclier contre la haine c’est l’unité derrière un front républicain universaliste. FC se contente aujourd’hui de reprendre cette même rhétorique à la faveur d’un contexte d’une société de plus en plus militarisée.
21. Comme le Printemps Républicain, les attentats du 13-Novembre et de Charlie Hebdo sont sa matrice. La décennie qui s’ouvre a largement pu s’appuyer sur la fenêtre ouverte par l’ambiance paranoïaque des plans Vigipirate, la surveillance de tous par tous, le flicage des intentions, l’incorporation des valeurs républicaines, le retour de l’hypothèse répressive et l’enclenchement d’une islamophobie d’État sous couvert de la lutte contre le terrorisme islamique.
22. En réalité, Fiertés Citoyennes, n’est que le symptôme anecdotique et pitoyable d’un malaise plus profond et plus grave au sein du militantisme LGBT mainstream : son incapacité à se constituer comme une communauté politique affrontant la fascisation de la société. Certes, il n’y a rien de nouveau à ce que des homos épousent le conformisme national, en revanche, la normalisation gay est en train de franchir une nouvelle étape : plus brutale et plus sécuritaire mais aussi plus illusoire.
23. La petite bourgeoisie gay militante des années 1990 est donc de retour, moins nombreuse certes, mais plus brutale dans son discours. Dans leur tribune fondatrice, ils identifient précisément deux menaces qui planent sur le progressisme LGBT : « l’expression de la haine anti-LGBT qui malheureusement perdure et, en miroir, la radicalisation d’une minorité issue de cette vaste communauté, séduite par les idéologies identitaires et victimaires qui s’opposent à notre modèle républicain. » La rhétorique de la majorité silencieuse soucieuse d’ordre et de statu quo subissant les pressions d’un petit groupe d’agitateurs est posée. Cet argument n’est pas politiquement innocent, il est régulièrement brandi par les présidents ou gouvernements français pour s’en prendre aux différents mouvements sociaux : De Gaulle face à la révolte de Mai 68, Dominique de Villepin face au mouvement étudiant contre le CPE, Nicolas Sarkozy face à la grève générale en Guyane et aux Antilles françaises en 2009. Bref, un argument-rapace pour exprimer l’opinion que la majorité du pays est favorable aux idées d’ordre, de sécurité, de propriété privée ; et pour que cette « majorité » obtienne un label de légitimité politique.
24. Tout en s’inscrivant dans une tendance libérale en termes de mœurs, ils estiment qu’une chose est d’échanger des idées librement, et une autre est d’imposer des idéologies perçues comme militantes ou dogmatiques. Vous vous souvenez du temps où Bertrand Delanoë était l’égérie gay du Parti socialiste ? Où Didier Eribon souhaitait en être la figure intellectuelle, mais qu’on a eu Irène Théry à la place ? Homosexualité et Socialisme tentait aussi de pacifier les marges militantes au sein de l’Inter LGBT et de les orienter vers une politique réformiste. C’était déjà violent de normalité à l’époque, mais c’était ça les débuts du républicanisme LGBT, une promesse ouverte par la gauche capitaliste, qui a inclus des associations comme FLAG, Gay Lib et L’Autre Cercle dans la danse libérale LGBT. Assez naturellement, les entreprises telles que Mastercard, Airbus ou La Mie Câline ont prétendu participer à la « lutte » en sponsorisant les Marches des fiertés. Roselyne Bachelot, ministre dans les gouvernements de Fillon, Raffarin et Castex, est même devenue une des égéries des droitards homosexuels, à telle point qu’elle en nourrit les préceptes de nos « rentiers des Lumières » [6], qui dans leur charte entendent défendre,
un militantisme qui a pour ambition principale de construire et d’avancer sur un chemin commun (je souligne) et, pour paraphraser la conclusion du discours de Roselyne Bachelot du 7 novembre 1998, lors du vote du PACS, pour que chacune et chacun puisse occuper toute la place qu’il ou elle mérite au sein de cette communauté qui se situe au-dessus de toutes les autres : la République.
25. Leur grille de lecture peut tenir en un hashtag : #TenailleIdentitaire. Ils expliquent la montée en puissance des extrêmes droites comme une pure réaction aux passions identitaires du militantisme queer radical et de l’Islam radical. Cette expression est un legs de Laurent Bouvet et Gilles Clavreul, cofondateurs du Printemps Républicain. On nage dans l’abstraction la plus totale et la plus absurde, mais on commence alors à comprendre qu’il s’agit de la poursuite de l’antimarxisme du 20ème siècle. Voilà comment il faudrait comprendre que la majorité des attaques de FC se portent contre l’extrême gauche radicale plutôt que contre l’extrême droite : la première serait la raison d’exister de la seconde, et qu’en combattant la première (marxiste) on mettrait fin à la seconde (fasciste). L’insistance, dans leur vocabulaire, de références à la folie ou l’allégeance, trahit un déni de reconnaissance d’agentivité et d’autonomie politique aux groupes militants d’extrême gauche et anarchistes. En l’espèce, le discours républicaniste LGBT est une normativité prédatrice socialisée, en chasse de tout ce qui perturbe l’idéal libéral, il n’a aucun souci de vérité (les approximations et les amalgames sont même appréciés), seuls les résultats comptent. Leur bestie Nora Bussigny en fait sa méthode de "journalisme", essentiellement basée sur du ressenti et une empathie nationale.
26. Le monde n’est pour eux qu’un vaste tissu nerveux où les politiques « extrémistes » s’électrisent les unes les autres. Pendant ce temps, les partis politiques qui ont déjà eu accès au pouvoir (PS, Républicains, Renaissance) et qui arment les guerres en cours n’auraient qu’un rôle superflu dans le renforcement du fascisme. Cette dépolitisation a pour but de rendre illisibles les rôles de la colonisation et des rapports de classe dans les événements actuels.
27. Cet idéal libéral qu’ils défendent ne saurait être soutenu que par la consolidation d’un bloc central à la tête du pays. Ce bloc est essentiellement constitué, non seulement d’une figure souveraine (le président omnipotent), mais aussi et surtout, c’est ce qui fait la caractéristique de nos militants de la raison, de personnalités qui tournent autour du pouvoir. Ainsi, dans une corrida, si le matador concentre à lui seul toute l’aura de puissance divine en achevant le taureau, ce sont bien les peones, les toreros subalternes, qui plantent les premières banderilles dans l’animal et qui le préparent à l’anéantissement.
28. En réalité, il ne s’agit pas vraiment d’une nouvelle normalité, mais d’une nouvelle phase historique de celle-ci : nous entrons dans la phase sécuritaire de la normalité homosexuelle, où on permet aux dominés de devenir des dominants. Elle n’est pas nouvelle dans la mesure où les bases étaient déjà présentes dans le discours progressiste des années 1990-2000 [7], mais la phase sécuritaire de la normalisation apporte une modification cruciale dans son objectif politique : il ne s’agit plus seulement de normaliser l’Autre, mais de l’effacer.
29. Comme tout pays occidental qui se respecte, pour partir en guerre il faut faire reposer sur l’Autre l’ouverture des hostilités. Parce que la laïcité et la République sont attaquées, il faut constituer une défense stratégique en réarmant idéologiquement ces idéaux français et en musclant la loi qui les encadre. Plus précisément, FC préconise de brandir la laïcité comme rempart (arme défensive) face à l’« obscurantisme » qui gangrènerait notre société.
30. « Chicken 4 KFC », animalisation des militants, tout ce vocabulaire évoque la dimension industrielle du génocide. À l’abattoir, les animaux sont compartimentés en masse, évoluant dans un espace fléché et unidirectionnel, et cette image mentale permet d’assouvir par le rire l’éventualité d’un abattage en série de ces militants. La logique exterminatrice imprègne ce langage et par ce langage cynique impose une marque visible sur la chair dissidente.
31. Ils se revendiquent « militants de la raison » et pour eux la chair dissidente est folle, forceuse, contre-nature, fanatique, aveuglée par ses passions, et il faut la marquer du sceau de l’animalité, la rejeter en dehors de l’humanité. Dans un climat de fascisation des conduites, cette marque est tenace, elle fabrique des cibles, mais puisque c’est fait avec « humour », ça passe.
32. Une chose à prendre en compte, c’est justement le genre « humoristique » de la métaphore, un humour cynique à défaut d’être camp, c’est-à-dire dénué d’autodérision, qui s’ancre dans la tradition des caricatures nauséabondes, une dilution de la colère dans les eaux tièdes du conformisme. C’est d’ailleurs dans leur tribune pour Charlie Hebdo publiée dans Têtu que FC s’adresse à la commu pour marquer un hommage aux « 12 compatriotes intelligents, talentueux et courageux » de la rédaction de Charlie Hebdo visée par l’attentat. Ils justifient cet hommage en soulignant l’identité de geste entre les existences LGBT+ et l’humour critique :
Nous, personnes LGBT+, savons aussi, tout comme les victimes de Charlie Hebdo, que la possibilité et la capacité de rire, notamment de nous-mêmes, de parler avec franchise et de défier les bigots de tous horizons (y compris ceux et celles au sein de notre propre communauté) ont toujours été et resteront parmi les armes les plus efficaces et les plus honorables contre la tyrannie de la paresse intellectuelle, la fossilisation politique et la sécheresse morale. Car rien ne dérange davantage les fanatiques (je souligne) que l’humour critique, libertaire et désacralisateur. Rien ne les effraie autant que la laïcité, cette barrière qui protège la liberté de chacun face à toutes les formes d’oppression religieuse ou idéologique, et qui garantit que personne ne puisse imposer à autrui une vision du monde fondée sur des dogmes. [8]
33. Si je souligne ici l’usage du terme fanatique, c’est qu’il s’inscrit dans la rhétorique d’une tradition contre-révolutionnaire, quand bien même prétend-elle être la digne héritière de l’esprit des Lumières de la Révolution française [9]. Une rhétorique qui cherche à offrir la schématisation suivante comme grille de lecture de la crise politique : la raison contre l’irrationnel, l’humanisme contre le sectarisme, l’universalisme contre le dogmatisme.
34. On nous enferme dans le langage qu’ils transforment en nasse sémantique. Cette capture ne peut déboucher que sur un seul objectif : détruire les liens qui nous unissent à l’histoire et à la politique.
35. C’est une pensée fondamentalement rudimentaire, qui rejette la complexité pour proposer une autoroute libérale en lieu et place de toute alternative politique. L’attaque uniforme contre les extrêmes est une défense du conservatisme centriste en tant que seul parti rationnel, en tant que parti unique. Pour cela, il a besoin de rendre la lecture des débats contemporains la plus simpliste possible, c’est une attaque en règle contre l’intelligence.
36. L’universalisme dont ils se réclament ne peut l’être que parce qu’il comporte en son cœur un élément destructeur et d’expansion, de prédation et de conquête. Ils parviennent à se tailler une place dans l’espace médiatique grâce à une logique de colonisation des luttes sociales. En cela, ils ont appris à tirer profit de la guerre impérialiste contre la Palestine. Israël est leur contexte d’énonciation politique et collaborent au narratif sioniste selon lequel le 7-Octobre serait une guerre déclenchée par le Hamas [10]. Comme le suggère Hussein Omar, la doctrine sécuritaire interprète cette guerre comme ce qui est à même de « sauver le projet universel de civilisation » [11].
37. Il leur faut imposer dans le débat le paradoxe suivant : l’émancipation (individuelle) ne saurait advenir sans une idée de soumission (à la République). Par conséquent, ils n’hésiteront pas à utiliser les Arabes et la Palestine contre nous (et inversement), à agiter le spectre des homosexuels jetés du haut d’un immeuble par Daesh, à nier l’existence de l’islamophobie, à nous dresser contre les Juif·ves et contre les femmes. Ils élaborent une politique extrême-centriste qui donnent du crédit à la restauration du corps politique fasciste français. C’est une alliance abstraite qui se retrouve sur des lois concrètes visant à protéger la France : Loi confortant le respect des principes de la République, Loi Attal contre le port de l’abaya à l’école, loi laïcité de 2004. Un langage commun entre les droites se peaufine à l’ombre du soleil démocratique. L’expression « chickens for KFC » appliquée au militantisme queer radical est d’ailleurs en vogue dans la propagande fasciste, du collectif homonationaliste Éros à Benyamin Netanyahou.
38. Je reconnais aux « militants de la raison » qu’ils ne sont pas d’extrême-droite mais d’extrême centre, et c’est tout à l’honneur d’avoir bien appris à pondérer leur propos, à se tailler une juste place dans un monde aussi radical, à ne pas succomber à leurs pulsions, à se tenir droit dans leurs bottes républicaines. Entendez le bruit sourd que ça fait. Ça doit faire du bien de pratiquer un antifascisme raisonnable, un antifascisme de porcelaine contre l’extrême-droite-la-vraie-de-vraie. Ça nous sort le service à thé et la petite cuillère en argent pendant que les dirigeants politiques, financiers et médiatiques du monde se réconcilient par le fascisme.
39. Finalement Fiertés Citoyennes ne fait que reproduire le principe premier de la contre-révolution : délégitimer des conduites politiques qui opèrent des alliances inattendues en leur arrachant le caractère politique. En lieu et place du politique, ils nous affectent à l’irrationalité, à l’instinct ou au culte. Pour autant, notre réflexe ne devrait pas être de nous débarrasser de l’irrationalité car celle-ci est et a toujours été la condition d’une politique de la libération – il faut bien cette « folie » pour avoir l’audace de changer la vie. Il faut bien ce surcroît de fidélité à une idée pour affronter ce qui veut notre disparition. La rationalité qu’ils nous proposent est un calcul de petits maîtres, ils ont le zèle émotionnel des contrôleurs de la RATP et les moyens de trolls médiatiques. Purs produits de la normalisation gay, plus personne ne croît à leur chimère, mais c’est pas grave, au bord du gouffre, autant tenter de négocier sa future place de kapo.
40. On n’a pas suffisamment dit que la normalisation LGBT est une normalisation avec le capital, avec l’ordre, avec le statu quo, avec l’ontologie blanche, avec l’impérialisme hard et soft. Elle ne relève pas donc seulement d’une morale, mais aussi d’une métaphysique occidentale angoissée de perdre de sa splendeur : une majorité silencieuse. Il s’agit alors bien de normalité « dans le sens d’une conformité totale avec tout ce que nous savons de notre civilisation, de son esprit directeur, de ses priorités, de sa vision immanente du monde – et des moyens appropriés de poursuivre le bonheur humain en même temps qu’une société parfaite » (Adorno).
41. Les promesses de la normalisation n’ont pas eu lieu, malgré le Mariage pour tous et l’homophilie d’État, les paniques anti-homosexuelles et anti-trans demeurent des outils de domination politique. Même le gay cis blanc bourgeois le plus arrimé au pouvoir et les acquis du néolibéralisme en termes de management de la diversité sont susceptibles de disparaître en un claquement de doigts. Expulsée par le réel, la normalité n’est donc pas (oh surprise) une chose solide et stable ; elle permet certes des accommodations temporaires facilitant la vie quotidienne, mais elle n’est pas, en tant que telle, un projet d’émancipation. Plus personne ne croît aux bénéfices de la normalité, mais on croît à ses fantasmes de sécurisation. Et puisque nous sommes tous en danger, c’est le moment ou jamais pour eux de sortir l’artillerie lourde.
42. Nous opposons à leur dressage des mœurs politiques, la tradition des opprimés, la mémoire discontinue, fragmentaire, douloureuse de celles et ceux qui ont été écrasés par le cours de l’histoire. Nous devons faire éclater la continuité historique qui détermine le passé comme une suite de progrès, rendre présentes les révoltes qui ont réprimées et qui doivent encore trouver leur accomplissement. C’est pourquoi, nous ne pouvons pas aujourd’hui laisser la communauté musulmane seule face à la menace fasciste, comme d’autres avant nous, avaient abandonné les Juifs. Nous tiendrons tout ensemble avec les disparités et les désaccords de la gauche radicale pour former la résistance aux puissances fascistes et impérialistes. Il y a une chanson catalane que j’aime amoureusement, L’estaca, composée sous la dictature de Franco, qui montre la voie d’un autre universalisme, révolutionnaire celui-ci :
Mais si nous tirons tous, il tombera
Ça ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe
Vois-tu, comme il penche déjà
Si je tire fort, il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté.
43. L’architecture de leur normalité est un bunker en bord de mer qui résiste à l’érosion, on y range des armes et des soldats, on y planque sa paranoïa blanche pour que personne ne la voie, on y cultive secrètement son petit fascisme intérieur. Comme les bunkers, la normalité balise un espace sécurisé des conduites dans un grand brassage du militaire et du civil. Elle flotte sur un sol qui n’est plus un socle à son équilibre, mais une étendue mouvante et aléatoire. Même affaissée, enfouie sous nos pieds, elle tient. Eux, ils n’appellent pas ça bunker mais « valeurs communes ». Ça les protège des survivances archaïques, indésirables chez soi, donc à éliminer chez les autres. La voilà la rationalité technocratique LGBT dans toute sa splendeur, faisant la guerre à son peuple, et sacrifiant ses marges. Ça se range derrière les CRS et ça leur délègue l’usage de la brutalité républicaine. Ça en fait des images, balancées dans les circuits d’information, pour attester de l’imminence du danger. Mais la normalité va craquer et les chimères qu’elle charrie seront disséminées à l’état de science-fiction. Ça ne peut pas tenir dans le réel, alors ça tient avec le divertissement de la guerre.
Mickaël Tempête
[1] . Les hygiénistes étaient un courant de la médecine du XIXe siècle qui entendait normer, surveiller et discipliner les corps au nom du bien collectif. Cela permit d’apposer une lecture « biologique » sur des problèmes historiques et politiques. La notion de « fléau social » attribuée par le gouvernement français aussi bien à l’alcoolisme qu’à l’homosexualité, trouve ses fondements dans les théories hygiénistes.
[2] . Alexis Buixan, « La dissolution ne résoudra en rien la détérioration des mœurs parlementaires », Marianne, 25/06/2024, en ligne.
[3] . Cela consiste à limiter le regroupement familial, réduire les aides sociales aux nouveaux arrivants, imposer des conditions économiques et des tests de langue et de « valeurs danoises » d’un niveau très difficile pour obtenir la citoyenneté, appliquer des sanctions pénales plus lourdes pour certains délits dans les quartiers d’immigration, et confisquer les biens des réfugiés pour financer leur séjour (loi très controversée de 2016). Ces mesures ont été adoptées par les sociaux-démocrates, les centristes et les conservateurs.
[4] . Pour un portrait plus approfondi du cheminement politique de Caroline Fourest, voir Mathieu Magnaudeix, « Les croisades de Caroline Fourest », Revue du Crieur, 6 (1), 74-89.
[5] . Voir Hugo Bouvard, « Homosexuel·le·s et socialistes. Constitution d’un pôle électoral-partisan et institutionnalisation du mouvement gai et lesbien dans les années 1980 et 1990 », Sociétés contemporaines, 128 (4), 33-58.
[6] . Expression formulée par Isabelle Stengers dans Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, La Découverte, 2009, p. 143.
[7] . On pourrait même remonter plus loin, au club Arcadie d’André Baudry à partir des années 1950 ; ou dans les colonnes de la revue Gai Pied des années 1980 où on pouvait lire quelques articles à la gloire de Tsahal.
[8] . Fiertés Citoyennes, « « Charlie Hebdo » : Nous, personnes LGBT+, savons que le rire est une arme contre la tyrannie », Têtu, 7 janvier 2025, en ligne.
[9] . Pour l’instant leur rapport à la Révolution se résume à un montage photo de Nicky Doll dans le tableau de Courbet, La Liberté guidant le peuple.
[10] . En réponse à un tweet de Rima Hassan sur les enfants palestiniens bombardés par l’armée israélienne, Arnaud Abel trouve judicieux de répondre : « Les enfants palestiniens sont les victimes d’une guerre déclenchée par le Hamas. Ils ont donc été assassinés par le Hamas. » Et lors de la marche féministe du 8 mars 2025, après un selfie aux côtés du collectif impérialiste Nous Vivrons, il souffle sur les braises de l’antisémitisme en déclarant : « La République confisquée, les femmes juives (je souligne) et leurs alliés sont parqués dans une petite rue adjacente ».
[11] . Hussein Omar, « Homo Zion », infra, p. 277.
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« Ce qui inquiète c’est donc d’abord le caractère « sans essence » du féminin et du masculin que décrit la psychanalyse mais c’est aussi, et surtout, la possibilité que le féminin l’emporte sur le masculin. »
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Ses films sont pleins d’objets et de visages, d’images de coupe de la ville, de devantures de café, de garçons sur des trottoirs, perchés sur des façades, qui marchent pour s’évader en vain d’un monde clos.
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« Qu’aujourd’hui on ne trouve plus, à gauche, une capacité à questionner et à refuser radicalement, l’école, la psychiatrie, la prison, la famille, ne signifie certainement pas une avancée, bien au contraire. »
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Exploration passionnelle de l’enfance de Daniel Guérin.
Comment saupoudrer un fasciste de farine.

