TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Plante à Genet

Présenter un poème pourra surprendre. Et il est vrai qu’il s’agit d’une forme littéraire plutôt marginale au sein de notre publication. L’intérêt de ce poème, et du commentaire qui l’accompagne est à l’image de la tentative politique de TROU NOIR : mettre en lumière l’angle mort de toute politique et particulièrement de toute politique radicale, c’est-à-dire confronter la question du désir, du pouvoir, de l’inconscient, de l’Autre avec la rationalité limitée et froide des idées ou des principes. La poésie est un puissant vecteur existentiel donnant un accès privilégié à ce continent inconnu qu’est le désir pourtant moteur de toute politique d’émancipation.

Roland Devresse, poète bruxellois de 28 ans est l’auteur de deux recueils de poésie, « Assigné à existence » qui explorait la fin de l’adolescence, la fête et la révolte dans un feu d’artifice verbal et incisif, et d’« Au confinement des mondes » sorte de carnet de voyage au cœur des mondes sensibles abolis ou fragilisés par la gouvernementalité sanitaire. « Plante à Genet » est issu de son prochain recueil : « Jazz de Sambre » récit d’un exil et éternel retour à l’intimité sordide du poète qui erre encore, malgré tout, dans cet univers aberrant.

Crédit photo : « Clémentine raccommodée » est la photo d’une œuvre de la sculptrice Alicia Long.


Le poème ici, en forme d’hommage paradoxal à Jean Genet, prend l’exact contre-pied de son homosexualité, toujours libre, toujours dérangeante, toujours aux antipodes de ce qui serait de l’ordre du « normalisable ».

Le poème ici décrit un acte de consommation, commis en pure perte. Un acte de déchéance, une conduite à risque qui, lorsque j’étais plus jeune, me semblait être le seul accès à une sexualité qu’en mon fort inverti, je m’étais trop longtemps interdite. Quand mon désir fut libéré des chaînes avec lesquelles je l’avais attaché, j’ai, comme tant de jeunes gens, composé une alliance entre mon goût immodéré de la fête, et ce retard de désir à assouvir, cette envie de toucher, d’explorer, de connaître tous les corps.

Désir de conquêtes, désir quasi colonial – posséder et être possédé – explorer des forêts pour moi vierges encore, m’offrir comme continent à habiter. Terra Nullius. S’oublier dans le pur instant qu’on achète au prix d’une entrée en boite. Au prix d’un contrat nocturne que le jour abolit. Bref, d’une forme de vie absolument soluble dans le Spectacle.

C’est qu’une identité n’est pas d’emblée une forme de vie antagoniste vis-à-vis du capital et de la marchandise. Au contraire, une certaine normalisation s’opère depuis plusieurs années. C’est l’image du gay bon consommateur, bon copain, bon fêtard, bon travailleur, ou vieux collectionneur d’art qui empeste Netflix et le néo progressisme du « monde d’après » - un monde plus inclusif si l’on sait se plier sans trop de peine aux impératifs de la marchandise et du fétichisme qu’elle engendre.

Si l’on sait se faire marchandise

Ces nuits de délassement sont celles où le plaisir se confond à tel point avec l’aliénation « qu’il serait absurde de vouloir les séparer ». Et si l’on se sent un peu sale après cela fait encore partie du trip. Dominer est une passion triste. Être dominé l’est tout autant.

J’ai choisi ici le biais de l’aliénation, de ma propre aliénation. Échographie d’une impuissance dont l’analyse demeure trop prisonnière des espaces en non-mixité et d’où elle gagnerait à s’envoler plus souvent.

Faire aveu des plaisirs de son aliénation comme on avouerait avoir commis un crime

j’irai donner mon cul
au premier venu
pute du collège
comme il se doit -harcelée
j’irai donner mon cul
à tous les inconnus
dont la beauté sied
à mon désir grossier
que seul le cul allège

dans les bras de passage
des vieux types rencontrés
dont je me fous de l’âge
je me fais enculer
douleur plaisir
pour un soir câliné
dans les bras du désir
je me fais enculer

sucer une vieille bite
dans les chiottes d’un vieux bar
cocaïne comme rite
de cet échappatoire
qui n’est que déchéance
je le sais tu le sais

mais pour quelques souffrances
a jamais arrimées
aux traumas de l’enfance
qui dansent dans mon nez
cocaïne donne la chance
de trouver l’étrangeté
et de la trouver belle

surtout pas de demain
de ton nom je ne veux point
connaître le libellé
si tu reste inconnu
c’est encore mieux tu vois
connaître un nom c’est déjà
c’est déjà s’attacher
consumériste toujours
je ne veux pas me lier
j’aime à être un objet
et à objectiver

lueur du petit jour
où l’on se dit adieu
en constatant l’aspect
l’aspect de nos visages
et la pointe de regret
de se dire que nos ages
par les ans trop distants
feront de ce passage
rien qu’un souvenir charmant

mais chimère sa mère
moi j’ai tout oublié
ton visage le plaisir
et tes mains fascinés
par mon corps dieu grec
à demi africain
et le profond chemin
de l’orgasme intrinsèque

on se recroisera
au détour d’une soirée
tu me sourira
je t’aurais oublié
je serai plante à genet
toi tu sera gêné

Roland Devresse.

Désir
Le suppôt – par François Fourquet
Avant-Hier -

28 septembre 2021

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