TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le premier mai

« Je n’aime pas le mot gay, je le trouve insultant, il n’est pas approprié pour un pauvre pédé au Chili ». Pedro Lemebel (1952-2015) est un des artistes les plus importants et populaires de la contre-culture chilienne. Âgé d’un peu plus de vingt ans lorsque commença la dictature de Pinochet, il engage tout son corps et son art dans un combat pour une homosexualité folle (marica), pauvre, marginale et révolutionnaire, non seulement critique du régime autoritaire mais aussi des faux alliés de la gauche communiste conservatrice qui le rejette. Connu pour ses performances dans les rues de Santiago, on lui doit également des chroniques qui mélangent de façon baroque le sexe, la politique et le prolétariat. En 2020, nous mettions en ligne son manifeste prononcé à un grande rassemblement de la gauche chilienne : "Je parle depuis ma différence".
Et pour fêter comme il se doit la journée internationale des travailleurs, voici un texte il déclare sa flamme à la paresse !

Chaque 1er mai, les marches et les rassemblements d’étudiants, de travailleurs et de syndicats rassemblent, dans la clameur vibrante des revendications, leurs demandes de salaires décents et tout l’éventail des exigences en matière de justice du travail qui s’accumulent sur les bureaux des patrons et des cadres. Je n’ai jamais aimé les patrons, les chefs, les managers, les directeurs, les contremaîtres et les rédacteurs. Bien que je vienne d’une famille de travailleurs et que j’aie toujours exercé des milliers de métiers ; depuis mon enfance, j’ai fais du nettoyage, du cirage, je nettoyais les vitres des maisons de riches, je faisais tout ce qu’il fallait pour obtenir des pièces de monnaie, je dealais, je peignais des cartes et des T-shirts que j’offrais à Pâques, je faisais du hippie et je vendais des cachureos dans les foires artisanales. Parce que je ne pouvais pas me permettre d’être une pute, je n’avais pas le corps pour ça, j’ai donc étudié la pédagogie et ensuite sont venues les années où j’ai donné des cours en tant qu’enseignant ; mais la vérité, c’est que je n’ai jamais aimé le catéchisme du travail et que j’ai choisi de reconquérir le loisir de la pensée. Nous devrions être payés pour penser, c’est un travail agréable et tranquille.

Je n’ai jamais été tellement d’accord avec cet évangile de l’effort, et c’est peut-être le seul point sur lequel mon cœur de gauchiste bâille d’épuisement, camarade, lorsqu’on lui fait la leçon sur la lutte constante, le militantisme actif et le travail de conscientisation. Pfff, ça m’épuise et je me demande : pourquoi nous, les pauvres, devrions-nous faire tant de sacrifices, et pourquoi les plaisirs devraient-ils toujours être une récompense à la fatigue, une décoration pour la sueur, et non un droit à brouter, à vagabonder et à flâner sans contreparties ?

J’étais à la grande manifestation du 1er mai à La Havane en 1996, tôt le matin, ponctuelle, maquillée et la gueule de bois de la veille dégoulinant sur mon front. L’immense Plaza de la Revolución tremblait sous le grondement des foules qui arrivaient en colonnes par les différentes avenues. C’était assurément beau, immensément émouvant, et quelques larmes de jument paresseuse se sont mêlées à la transpiration.

Ici, à Santiago, j’ai toujours participé au défilé du 1er mai, éventée par les drapeaux rouges, dansant au rythme des slogans et des cris politiques, fumant une clope à l’occasion d’une pause pendant la marche, emportant des citrons et du sel pour atténuer l’angoisse suffocante des gaz lacrymogènes, rencontrant des milliers de camarades, comme s’il s’agissait d’un jour férié pour disloquer la routine de la semaine. Là, au milieu des chants contestataires, je suis heureux, respirant avidement la sueur sucrée de ma classe ouvrière, si digne dans sa manifestation frénétique. Mais j’ai du mal à reconnaître le plaisir quasi religieux du travail. Je n’y suis même pas. Et je le répète, et je le pense en toutes lettres. Je n’ai jamais aimé travailler, même si je me contredis en écrivant de force cet article pour le 1er mai. J’aimerais ne plus écrire, gagner à la loterie, rester à jamais aérien et malade d’hédonisme, à boire du rhum le ventre au soleil sur une plage du nord. Après tant d’efforts pour survivre, je pense que je le mérite, tout comme les travailleurs du monde entier, unis dans une grève des armes bien méritée. J’ai toujours aimé les grèves, les arrêts de travail, les récréations, les prises de contrôle des écoles. J’étais heureux quand j’arrivais à l’école et qu’il n’y avait pas cours. Je me promenais alors dans le centre-ville où j’apprenais bien plus que dans cette salle de classe nauséabonde.

Je déteste le travail, je déteste les fourmis et les abeilles parce qu’elles sont stupides, autoritaires et serviles. J’aime et j’adhère à la fête du travail, pour des raisons politiques, mais surtout parce que nous ne travaillons pas. Ce jour-là, cependant, la rue m’attire, je suis hypnotisé par la lueur des Molotov, je suis appelé par cette joie rageuse qui nous pousse le long de l’Alameda agitée. Et je marche avec la classe ouvrière, en chantant une vieille chanson italienne de Modugno qui dit : "Et le patron aujourd’hui, qu’il travaille seul ! qu’il travaille seul !"

Pedro Lemebel.

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