Le FHAR, origines et illustrations

« Cette fin sans honneur ne put en rien effacer l’influence profonde que dix-huit mois d’existence fiévreuse et fertile avaient exercée sur l’environnement culturel. »
par Françoise d’Eaubonne

publié en 28 FÉVRIER 2021, dans le numéro DOUZE

En cette année 2021, nous célébrons les 50 ans du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Aussi, cette année, chaque numéro de TROUNOIR.ORG comportera une entrée en rapport avec cette assemblée mythique, impure, source d’inspiration politique et référence théorique qui continue aujourd’hui de se tenir à distance de toute récupération, de toute assimilation.
Ce mois-ci nous vous proposons un récit de Françoise d’Eaubonne (1920-2005), une des fondatrices du FHAR, écrivaine et défenseuse de l’écoféminisme en France. Il a été publié originellement dans la Revue h, créée entre autre par Jean le Bitoux, qui ne connut que quatre numéros à la fin des années 1990. L’aventure fut courte mais intense dans ce Mai 68 prolongé par les lesbiennes et les pédés. Françoise d’Eaubonne y raconte les moments les plus porteurs comme les plus conflictuels, assumant les contradictions internes au mouvement comme des leçons historiques à transmettre.

50 ANS DU FHAR : 1- Les pédés et la révolution / 2- Le FHAR, origines et illustration

Que la fondatrice du FHAR qui signe ce témoignage n’ait pas été homosexuelle, hormis quelques activités de curiosité ou de militance, je reste sensible à l’interrogation que cela pose. La réponse est simple ; ce qui ne veut pas dire primaire.
De tous temps attirée par l’homosexualité masculine comme forme suprême de l’échappement aux contraintes existentielles et sociales, et illustrée par des poètes à qui je dois une seconde naissance, je ne possédais pas la même sorte d’attirance pour le lesbianisme qui, moins traqué, m’attirait moins. Ce qui n’empêche point qu’à l’âge de l’adolescence, je fus violemment amoureuse de deux femmes, et que l’une d’entre elle compta beaucoup, jusqu’à aujourd’hui. Rien qu’en souvenir d’elles, j’aurai soutenu la militance saphique. Si j’ai souvent dis à mes amants gais : « Je ne suis pas lesbienne, je suis pédé », il ne m’est pas possible d’oublier le choc extrême que me causa, dans les années 1950, la lecture de ce numéro des Temps Modernes relatant comme un sous-groupe africain avait résolu le problème des femmes seules et âgées en les accouplant à une jeune femme qui, les prenant en charge, devenaient officiellement leurs maris. Voir pour la première fois reconnaître par la société non pas le contre-nature mais le hors-nature, me provoqua une émotion dont le souvenir ne s’est pas effacé.

Mon vif attrait pour les pédés, ces méprisés, raillés, honnis comme traîtres à une masculinité qui fut mon cauchemar de toujours, m’avait incité à répondre à l’invitation d’André Baudry qui me fit entrer à Arcadie – déroulant pratiquement un tapis rouge dont je n’avais que faire –, en tant qu’« écrivain hétérosexuel ». Ma militance féministe, bien qu’en sommeil à cette époque – début des années 1960 – s’accordait parfaitement à la prestation des conférences et articles dans la revue de Baudry. Je nouais rapidement de bonnes et solides amitiés, sans compter quelques aventures passagères, au « Club des Amitiés Latines » [1]. C’est là que je connus Pierre Hahn et le célèbre fleuriste-décorateur de l’évêché, André Piana de Santenij, mon « cousin adoptif », tous deux futurs piliers du FHAR. J’y dansais frénétiquement le samedi et le dimanche, quasiment la seule femme, les quelques lesbiennes qui y paraissaient ne revenant guère qu’au banquet annuel, Salle Lancry. Prudent réformiste, Baudry, qui savourait sa position « papale » en montant en chaire chaque samedi, insistait beaucoup sur la nécessité de « ne pas faire de politique ». Il s’appuyait sur la neutralité bienveillante de la police, rassurée par son idéologie conformiste et la surveillance acceptée des « forces de l’ordre ».

La vie politique était en effet en plein sommeil. Après la flambée de 1968, tout était retombé à l’avant-mai ; et ce n’était pas les quelques lignes de « pédés révolutionnaires » affichées à la Sorbonne et si promptement déchirées qui pouvaient se prévaloir d’exciter encore une bien réelle nostalgie.

Mais voici qu’en revanche germait un autre appel aux armes, sur un thème qui fut toujours ma primordiale obsession : l’Idiot international annonçait par un articulet la mise en route d’un groupe de femmes se nommant Mouvement de Libération, à l’instar du Women’s Lib américain dont on commençait à parler en Europe. Une des trois ou quatre Arcadiennes, Anne-Marie Grélois (ou Fauret), qui venait danser au Club Baudry, m’en entretint avec animation : il fallait suivre cette initiative, des lesbiennes étaient déjà concernées, battaient le rappel pour l’engagement féministe. Fin 1970, Arcadie semblait l’espace idéal pour un premier rassemblement. Perspective qui m’enchanta ; mon premier ouvrage féministe, le Complexe de Diane, publié dans la foulée du Deuxième Sexe et à la base de mon amitié avec Simone de Beauvoir, faisait partie de ces travaux apparus trop tôt, comme celui d’Andrée Michel sur les citoyennes françaises. Le sigle de MLF et les lectures successivement rapprochées de Betty Fredan et Kate Millet m’enflammèrent d’enthousiasme, et j’acceptai ardemment l’initiative d’Anne-Marie. Regrouper les lesbiennes était pour moi le premier pas sur une voie menant au féminisme et à la reconnaissance des deux homosexualités. Avec quel sombre enthousiasme je propageai alors la déclaration de ce clergeon réactionnaire, Xavier Tillette : « Homosexuels et femmes émancipées se donnent la main ! »

Anne-Marie croyait qu’à notre appel répondrait une demi-douzaine, au mieux une dizaine de femmes ; il en débarqua cinquante. Elle changea de figure devant cette invasion et me demanda plaintivement : « Françoise, aide-moi ! ». Sa voix était fluette. Je possède par chance un organe sonore, celui du Sud-Ouest à bel canto. Une courte harangue mit les pendules à l’heure. Marise, l’amie d’Anne-Marie, une jolie italienne, arriva à la rescousse. Figure effarée, par l’entrebâillement, du barman sicilien, compagnon de notre « pape » ; jamais il n’avait vu autant de femmes !

Les assistantes applaudirent notre appel à un engagement combatif pour les droits de toutes les femmes et la reconnaissance sociale de leur érotisme minoritaire. Anne-Marie suggéra d’écrire un livre. Arriva à la fin un couple de garçons qu’elle connaissait. Elle leur saura au cou : « Voici deux alliés objectifs ! ». Ce fut eux qui, pour la première fois, parlèrent d’une possibilité de mouvement mixte se donnant pour but la libération des homosexualités. Pour ma part, j’insistais beaucoup sur ce que ce mouvement devait avoir de révolutionnaire, l’idéologie bourgeoise et la morale de l’Église étant les pires ennemis de cette reconnaissance. J’avoue que mes propos furent quelque peu incendiaires, ce qui provoqua la réaction de Baudry. Elle ne se fit pas attendre. Alerté par son barman hors de lui qui lui tint un discours digne d’un épisode de Don Camillo, « le pape » m’écrivit courtoisement sa recommandation d’aller faire la Passionaria ailleurs, Arcadie étant un club privé ! Adieu, le tapis rouge.

Je me le tins pour dit. Mes amies et lesdits alliés objectifs se réunirent avec moi au domicile d’André Piana enchanté de notre activisme. De nouveaux éléments se joignirent à nous, dont Pierre Hahn et Alain Fleig le pro-situ, tous deux journalistes. Ce groupe informel et encore sans nom se proposa deux actions immédiates qui devaient servir de fixatif à la fresque à peine ébauchée : le meeting de Laissez les Vivre sous la houlette de Jérôme Lejeune, et la conférence de Ménie Grégoire à la Salle Pleyel.

Deux dates fondatrices

Fidèle au préjugé le plus courant de la droite bourgeoise, le Pf Lejeune attribuait aux premières militantes du MLF une revendication d’avortement dans le but de s’adonner à leur misérable soif de sexe sans en craindre les conséquences. Il ignorait tout à fait à quel point les lesbiennes, même exclusives, soutenaient cette militance pour la reconnaissance d’un des tout premiers droits des femmes. On n’oubliera jamais l’exclamation de ce saint homme : « Mais enfin, quelle rage ont-elles de tuer les bébés ? » (sic) [2].

5 mars 1971. Un violent affrontement était prévu à la Mutualité, les gauchistes et les soixante-huitards n’étant pas les derniers à investir la salle où affluaient par hordes compactes curés et bonnes sœurs. L’entrée s’avéra difficile. Pressées et compressées, les premières MLF présentes au seuil martelaient en chœur, pouffant de rire : « ON-VA-A-VOR-TER ! ». Je m’étayai d’un robuste Flamand, l’Arcadien Yves, mon aventure de l’époque, dont la carrure parvint à me faire place.

La salle était bourrée à crever. Sitôt Lejeune et Chauchard à la tribune, une seule clameur monta : « Avortement libre et gratuit ! ». J’avais promptement rejoint Anne-Marie et Marise qui avaient formé sur ma suggestion un « commando saucisson ». C’était mon idée : on savait que le service d’ordre serait violent, et le saucisson était, appris-je, une arme de septième catégorie. Long et sec, il valait une matraque. « Frappez à la tempe », recommandai-je. Détail psychanalytique, le seul homme participant à ce commando était Pierre Hahn, armé de ce second phallus.

Au début du sermon entamé par le Pr Lejeune, un immense barbu se dressa en criant : « Écoutez ça ! Le service d’ordre est composé de fascistes ! ». Un tel hourvari emplit la salle que les religieuses épouvantées s’enfuirent, volée de cornettes. Les CRS veillant au seuil les convoyèrent, paraît-il, vers leur car. La bagarre générale se déclencha. Le service d’ordre composé de jeunes – voire très jeunes – membres d’un groupe néo-fasciste étaient coiffés de casques et portaient des barres de fer. J’avais préféré au saucisson un parapluie à pommeau lourd. Tandis que mes amies travaillent épaules et têtes de leurs matraques comestibles, j’eus beau me précipiter, la carrure d’Yves toujours à mes côtés dissuadait tout belligérant à mon approche ; j’improvisai quelques slogans : « La planète va déborder ! ». « La planète va déborder ! » reprit le chœur, garçons et filles. « Avortement ? Droit des femmes ! » reprit-il ensuite avec moi.

Anne-Marie et moi arrivâmes juste à temps pour arracher Marise à deux brutes, mais elle n’avait pas lâché son saucisson. Près de nous, Pierre Hahn se battait à coups de poing contre une femme assise, l’épouse du Pr Lejeune. Un gamin du service d’ordre, dix-sept ans peut-être, le jeta à terre et leva sa barre de fer sur le malheureux recroquevillé et convulsé de terreur. Je sautai contre l’agresseur, et mon nez quasi sur son nez, lui criait en tâchant de prendre une voix terrible : « On ne frappe pas quelqu’un qui a des lunettes ! ». Vieille tactique éprouvée : déconcerter l’ennemi. Le jeune facho muni de sa barre de fer contre mon parapluie fit entendre un couinement étranglé dont le son me ravit, et recula de deux pas en abaissant son arme, l’œil effaré fixé sur cette quinquagénaire qui parlait si étrangement. Les lunettes en question avaient chu ; je les ramassai, les remis sur le nez de notre partisan, le relevai ; à peine cette action finie, un quarteron de Lejeunistes s’emparèrent du terrassé et l’entraînèrent vers la sortie ; comme un paquet de linge sale, il fut jeté dehors. Je dis à Marise qui frottait ses épaules meurtries de coups : « On le livre aux CRS ? Il va être haché comme chair de pâté ! ».

Mais une attaque plus sérieuse s’esquissa déjà dans la salle ; nos gauchistes brisaient des barreaux de chaise et les lançaient sur la tribune. Je me précipitais et pris part à cet assaut. Au deuxième ou troisième barreau que je rompis sur mon genou et projetai du geste auguste du semeur, le grand barbu qui avait donné l’alarme fonça sur moi d’un air résolu, me pressa contre sa poitrine, m’embrassa sur les deux joues et disparut avant que j’aie pu dire un mot.

Lorsqu’une bouteille vide s’ajouta aux projectiles et rebondit sur la tribune, Lejeune proféra d’une voix tremblante : « Je crois, mes amis, qu’il va falloir... » Dans les dix secondes suivantes qui auraient dû saluer notre victoire, la police en civil envahissait la salle, appelée par un coup de fil. Nos bataillons cernés durent se disperser et sortir, ou prendre place assise. Yves et moi voulûmes rester encore un peu ; mais lorsque les anti-avortements amenèrent sur la scène une femme sans bras ni jambes qui déclara : « Je suis très heureuse d’être au monde, je touche une pension », parmi les bravos enthousiastes des pieuses gens, je dis à Yves que je n’avais jamais été plus écœurée depuis le film de Pasolini les 120 Journées de Sodome, lorsque les maîtres de Salo apportent un baquet de merde au banquet. On partit. [3]

Nous retrouvâmes nos amies du commando saucisson dans la chambre de Margaret, l’Américaine venue nous apporter la bonne parole du Women’s Lib. Pierre Hahn s’y trouvait. Je le congratulai, ravie de le retrouver intact. Il me conta : « Les CRS ne m’ont rien fait, ils se tenaient les côtes pendant que je répétais : mais où est mon saucisson ? On m’a gâté mon saucisson ! ». Marie-Jo Bonner, la future auteure d’Un choix sans équivoque, jeune et frêle, tremblait de tous ses membres et sanglotait. La tension avait été trop forte. Je la berçai et la réconfortai comme un vétéran s’occupant d’un petit tambour. Elle aussi avait bravement combattu.

Et nous mangeâmes nos matraques. Notre petite photographe Maritza, jolie brésilienne intrépide à qui nous avions déconseillé de risquer son appareil, avait été interpellée rudement par lesdits fachos à qui elle répondit de son plus bel accent : « Ié photographie ces sales gôchistes ! ». Un grand sourire amical conclut la réplique, et elle continua à prendre des photos en toute sécurité. Mais comment sortir ? Elle avisa une bonne sœur réfugiée derrière un pilier et qui gémissait : « Oh ! Ce que j’ai peur ! – Prenez mon bras, Madame » proposa-t-elle gentiment. Elle sortit avec la nonne toute flageolante, et les CRS les saluèrent toutes deux avec respect. D’autres spectateurs jeunes et chevelus furent rossés à la sortie.

« Eh bien, si la religieuse avait su à qui elle avait affaire ! », dit en s’esclaffant Marise, bien au courant des conquêtes féminines de Maritza.

Impossible d’oublier cette rue sous la neige – un cinq mars ! – et la chambre de l’Américaine, les pleurs de Marie-Jo, nos rires.

Ce fut la première que je songeais au nom dont nous devions nous réclamer. C’est à Yves que je le confiai en abordant la place Maub’ : « Si on s’appelait Front homosexuel d’action révolutionnaire ? ».

Quelques jours plus tard, le 10 mars, deuxième date fondatrice, la conférence de Ménie Grégoire à la Salle Pleyel. Contrairement à une croyance tenace, je n’y participai pas. Le coup de fil de Pierre Hahn me signalant cette future action tomba dans le vide ; j’étais absente et n’avais pas encore de répondeur.
Le récit de ce beau moment me donnera de longs regrets.

Baudry exultait ; depuis tant de temps et d’efforts vains, il était enfin admis à participer à un débat public où il serait question de l’homosexualité et de la lutte contre le décret Mirguet qui l’assimile (avec la prostitution et l’alcoolisme) à un « fléau social ». Pierre Hahn à ses côtés fit signe, de la tribune à un groupe d’arrivantes, ses amies du 5 mars. Près de Ménie Grégoire trônait l’abbé Guinchard. Lorsque la chargée radiophonique du Courrier du Coeur lui passa la parole, il commença : « J’entends souvent en confession des homosexuels venus me parler de leur douloureux problème... »

Une voix bien timbrée éclata dans le public : « C’est pas vrai ! On ne souffre pas ! ». L’auteur de cri, Laurent Dispot [4], se leva avec les perturbatrices de la Mutualité, et tous montèrent à la tribune, renversant au passage les chaises et les micros. Anne-Marie s’empara de l’un d’eux et y cria : « Liberté ! ». Laurent continuait à hurler ses déclarations de guerre dans un brouhaha indescriptible ; Ménie Grégoire, affolée, récupéra l’antenne : « Il se passe une chose incroyable ! Les homosexuels envahissent la scène ! Coupez ! Coupez ! ». Le technicien, hilare répondit : « C’est bon ! Je passe une chanson de marin. C’est de circonstance (sic) ». L’auditeur, qui n’y comprit rien, entendit à un grand hourvari où dominait « liberté ! » succéder soudain :

Hardi les gars, vira au guindeau,

Good bye, farewell...

Pendant ce temps, une des amazones avait saisi au col l’abbé Guinchard et le secouait comme un prunier ; Ménie Grégoire, hors d’elle, l’interpella : « Finissez donc, sale gouine ! ». La jeune s’arrêta sans lâcher sa proie et répondit dignement : « Madame, je ne le suis pas. Mais à vous entendre, je n’ai qu’une envie, c’est de le devenir. » Et pan, et pan, la tête du pauvre ecclésiastique sur la table. [5]

Baudry, furieux, invectivait Pierre : « C’est vous qui avez fait entrer ces femmes ! ». Il n’avait pas eu le temps de placer son discours.

Toute la presse parla de l’incident. Ménie Grégoire, terrorisée, était allée se cacher dans le vestiaire. Elle avait là montré moins de sang-froid que les psychiatres américains interrompus quelques mois plus tôt par l’irruption du premier mouvement gai et qui, dit J.F. Revel « se levèrent en beuglant pour charger éventuels clients. » [6] Adjurant le leader : « Je vous en prie, un peu de tenue ! » L’un d’eux s’était entendu répondre : « Ça fait deux mille ans que nous nous contenons », et elle lui répliqua : « Dans ce cas, continuez encore un quart d’heure ! » La presse et la radio en firent leurs choux gras. Le nom de « Front homosexuel d’action révolutionnaire » était lancé. Bien entendu, la réaction générale était raillerie, dérision, mais vive curiosité aussi. Reiser consacra dans Charlie Hebdo une bande dessinée à un affrontement entre fachos et manif commune du MLF et du FHAR. Cette alliance excitait de l’intérêt ; tout le monde connaissait l’origine du mouvement homosexuel (pas encore nommé gai) en Amérique : une bavure policière a coûté la vie à un jeune homo, et au lieu de fuir et de se cacher comme de coutume, ses congénères avaient entamé une émeute qui dura trois jours, soutenue vigoureusement – au propre étonnement des insurgés – par le Women’s Lib qui saisissait l’occasion de régler leur compte aux « chauvinistes mâles ».

Enfin l’alliance

Je revendique, sans aucune fausse modestie, l’introduction d’un nouveau mot dans le vocabulaire. Aux réunions suivantes, la formule américaine me déplaisait ; assez de prédominance anglaise sur ma langue natale. « Nous avons une étymologie latine et grecque, j’en ai assez d’entendre le franglais ». Au lieu de « chauviniste mâle », je proposai « phallocrate » qui fut bientôt adopté en dépit de cette objection : « Mais on ne comprend pas ». Toujours la croyance en la bêtise du « peuple ». Moins de deux semaines plus tard, tout le monde utilisait ce mot au lieu du pesant « chauvinisme mâle ». On pourra oublier tous mes bouquins, on n’oubliera pas ce mot. Qu’importe qu’on en ignore l’inventrice ! On ne lit plus Mme de Staël ? En tout cas, le mot bataclan appartient à la langue française. [7]

L’alliance dont je rêvais était enfin conclue. Les homosexuels mâles, en sus des lesbiennes, avaient enfin compris que leur ennemi commun était celui des femmes, de toutes les femmes : l’ordre patriarcal. En tête de nos défilés, parmi les tambourins, l’une de nous chantait à la guitare :

À bas l’ordre bourgeois
Et le patriarcat,
À bas l’ordre hétéro
Et le capitalo !

Cette unité d’action dont j’avais tant rêvé contre une prétendue virilité partout rencontrée comme une hostilité, profondément méprisante sous le papier cadeau de la galanterie latine et de la déférence catholique, obstacle perpétuel à toute entreprise féminine un peu originale, un peu insolite, elle venait enfin de se conclure et d’attaquer le bastion des oppresseurs et des fécondateurs. Les femmes qui avaient choisies de s’aimer entre elles pour échapper au cycle infernal de ce choix – ou méconnaissance de leur humanité, ou refus des joies affectives et érotiques – elles pouvaient faire alliance avec leurs sœurs hétéros et constituer le fer de lance de leur combat. Et les homos, réprimés et persécutés par le mépris, découvraient soudain que les femmes étaient moins leurs rivales que de communes victimes : Phallocrates, hétéroflics, même combat.

Chansons et croissance

De façon spontanée, selon une dynamique anthropologique qu’on n’a pas encore étudiée, de curieux traits communs apparurent entre les militants mâles et femelles de cette subversion. Un détail que je n’oublierai pas : tandis que les féministes brûlaient leur soutien-gorge, les Fharistes renonçaient à porter des slips. Nul ne s’était pourtant concerté là-dessus ! Tous voulaient débarrasser du maximum d’enveloppes leurs organes sexuels. « Loin de moi, enveloppes d’emprunt », déclame une héroïne de Shakespeare en se déshabillant. Cette tendance devait aboutir à un strip-tease presque général, en 1972, à l’amphithéâtre des Beaux-Arts. Daniel Guérin y participa, ainsi que moi.

Mais le phénomène le plus spontané de cette dynamique, ce fut l’habitude immédiate de mettre en chansons les divers exploits et aventures du Front. Je fus l’auteur de certaines d’entre elles et la collaboratrice d’autres. La manifestation du 1er mai 1971 que relata le numéro 13 de Tout chanta l’hymne que j’avais composé sur l’air de la Mauvaise Réputation de Brassens :

Tout le monde se rue sur nous
Mais notre patience est à bout ;
Qu’on aime une fille ou un gars
Cela ne vous regarde pas ;
Il faudra vous faire un’raison d’la chose
Nous ne porterons plus le triangle rose !
Au grand jour nous apparaissons
Et vive la révolution !

Les lesbiennes chantaient :

Paraît que nous faisons pitié
Parce qu’en notre lit douillet
Nous n’acceptons pas, selon l’us
De loger chez nous un phallus ;
Nous nous moquons bien, cependant des hommes
Quand nous sommes deux à croquer la pomme ;
Au grand nous apparaissons
Et vive la révolution !

Mais après ce texte d’institutionnalisation surgirent des couplets différents. Pamphlétaires, ils tournaient en dérision « l’ordre patriarcal » ou s’en prenaient à tel ou tel « hétéroflic » notoire ; ils commentaient la dernière action, la dernière manifestation. Une des plus caractéristiques de ces œuvres fut la chanson dont les premiers couplets sont dus à Guy Hocquenghem en l’honneur de Royer. Ce maire de Tours venait de se rendre illustre en brûlant, selon un décret datant de Napoléon III, un tableau jugé obscène. Le jour de la fête des Mères, le FHAR loua un car qui nous amena tous à Tours pour y souhaiter la fête du maire. Sur l’air de Su’ l’pont du Nord, nous chantions :

Le maire de Tours est un certain Royer (bis)
Qui n’a jamais pu se faire... hé hé hé (bis)
C’est pas l’envie qui lui en a manqué...

J’avais ajouté trois autres couplets, et mon ami Marc Payen, un des « trois grands » du FHAR (de 1m80 à 1m85) la dernière conclusion :

Baisez, baisez, baisez, soyez baisés,
Aimez l’amour comme vous le voulez.

Autre inoubliable tableau, la tête du chauffeur de car qui ignorait totalement qui il transportait et qui, en m’écoutant tenir le micro et apprendre la chanson aux passagers qui reprenaient en chœur, passait par toutes les phases de l’ahurissement ; une indignation moraliste et une envie de rire irrésistible de partageaient tout à tout les traits de cet honnête prolétaire.

Aux fêtes de Noël, un militant qui devait peu après se faire arrêter pour vagabondage et que je fis libérer par maître Felice, entama un cantique de genre nouveau :

Il est né, le mouv’ment du FHAR,
Chantez pédés, et dansez tapettes...
Je continuais sur sa lancée :
Depuis dix-neuf ans Arcadie
Où Baudry jouait au prophète,
Depuis dix-neuf ans Arcadie
Nous promettait le paradis !
Mais il est né le mouv’ment du FHAR
Nous pouvons laisser tomber ces mauviettes...

De ce dernier vers, mes « camarades chéris » (appellation rituelle du FHAR) appréciaient particulièrement le rythme de clochettes tintinnabulantes.

Autre chanson, née d’une collaboration entre plusieurs, soudain saisis par l’inspiration lyrique :

(Air : La Grande Zoa)
Tous les jeudis,
L’mouv’ement du FHAR
Va se réunir aux Beaux-Arts...
Le dernier couplet y révélait cette information :
Un beau jour, pour qu’y ait pas d’jalouses,
On se décida à un’partouze
Mais à pein’les slips sont-ils tombés

Qu’on recommence à déclamer :

« Les hétéroflics,
N’en faut plus en France ! »
C’est la politique
Qui nous met en transe,
Tu penses ?

D’auteur, je devins objet d’une de ces complaintes après la glorieuse expédition de San Remo en 1972 :

(Air : Le Tourbillon)
Tous à San Remo
On est arrivés
La d’Eaubonne en tête
Avec son minet
Tout l’monde a débarqué !

Hormis ces joyeusetés, des activités plus réalistes s’exerçaient au quotidien. Des interventions au niveau de débats publics sur les sujets brûlants se signalaient presque chaque semaine. Un journal fut fondé, le Fléau social, dirigé par Alain Fleig. L’activité commune s’appliqua à diverses manifestations ou prestations dont les causes ne s’inspiraient en rien de la sexualité ; par exemple, les marches de la paix pour le Vietnam. Le 1er mai, défilé traditionnel des travailleurs, vit le nôtre qui regroupait une cinquantaine de membres. Le numéro 12 de Tout dont Sartre était directeur de publication avait été consacré au FHAR, et le suivant le sera donc au 1er mai des homosexuels. Ce numéro 12, qui devait être condamné pour outrage aux bonnes mœurs, fut vendu à la criée par Guy Hocquenghem et moi à la sortie du club Nouvel Observateur où venait d’avoir lieu une action du MLF à propos de l’avortement, les féministes ayant fait évacuer la tribune pour remplacer les organisateurs par les femmes du public invitées à monter sur scène. Après avoir participé à cette irruption et chanté avec mes camarades Jean Daniel, c’est pas fini..., je vendis mon numéro 12 en répétant à cadence accélérée un slogan dont j’ignorais tout à fait qu’il était prophétique, simple bluff : « Achetez le numéro 12 de Tout  ! Vous ferez une bonne affaire ! Dans quelque temps, tout le monde le cherchera fébrilement ! Ce numéro sera devenu introuvable ! ».

Lorsque ce fut le 1er mai, nous reçûmes dans la rue où se préparaient banderoles et pancartes parmi rires et bavardages au soleil, un délégué tout bégayant d’Arcadie ; Baudry affolé l’avait envoyer pour me supplier d’arrêter les frais. « Mais voyons, Françoise, d’Eaubonne, qu’espérez-vous de ce genre de manifestations insensées ? Il y a déjà des folles qui poussent des cris ! (texto). – Et alors ?, demanda Marise. Ce que nous voulons, c’est une provocation ! ».

Une ravissante Italienne qui vivait avec notre joueuse d’accordéon – de son métier chauffeur de taxi – pleurait de façon mélodramatique devant nos slogans étalés sur le trottoir, en répétant, comme une libérée des camps fascistes : « J’aurais au moins vu ça ! Je l’aurais vu ! » (Également texto).

Quand le cortège s’ébranla – sur la photo de Tout, je vais le poing en l’air devant Pierre Hahn épanoui –, Yves dit : « Attendons la volée de cailloux ! ».

Point de cailloux. Les passants regardaient et écoutaient avec un parfait abasourdissement, mais sans cri d’indignation, sans aucun ricanement ; la télé accourut et filma les slogans, y compris celui d’Yves, décoré d’un phallus, et le Flamand de s’écrier : « Mon Dieu, si ma mère regarde la télé ! ». Un vieux couple de retraités nous applaudit, et les Fharistes coururent les embrasser. Nous étions entre les anarchistes et les lycéens. Ces deux troupes lancèrent quelques lazzi ; la réponse fut immédiate :

Les-lycéens-sont-mi-gnons !
Les-anars-sont-mi-gnons !

Ils se le tinrent pour dit.

Après avoir crié et chanté jusqu’au mur des Fédérés, nous nous séparâmes du défilé pour goûter quelque repos agrémenté de sandwiches et de bière à la terrasse d’un café ; arriva, pleine d’affolement, une de ces inévitables mouches du coche bien renseignées que connaissent les manifs : « Vite, partez, cachez-vous ! La police veut vous arrêter ! C’est décidé ! » Refus de bouger. « Ah non, par exemple. On a faim ! On a soif ! ». Disparition de la mouche du coche. Personne ne nous inquiéta. Mais les premières expressions d’hostilité vinrent de quelques partisans du groupe CFDT qui se tenaient à certaines tables plus loin. Entendant leurs réflexions et leurs ricanements, Yves répondit à l’un d’eux, de sa voix de stentor : « Et alors ? Quelle honte y a t-il à être homosexuel ? Pour un gauchiste, t’es bien banal ! Tu devrais faire du tricot, pas du gauchisme ! ».

L’obscurantisme général de cette époque me fut perceptible à l’occasion de cette halte ; on aura peine à croire aujourd’hui à la réflexion que j’entendis à cette terrasse, au moment où je me levais pour aller aux toilettes : « Mais non, voyons, ils blaguent, ils sont pas si pédés que ça, vous voyez bien : il y a une femme avec eux ! » (authenticité garantie...).

Succès divers

Nos actions insolites remportaient un incontestable succès : le Canard enchaîné se fit l’écho de cette incursion à Tours et des slogans anti-Royer dont nous avions couvert les murs de la faculté de Lettres ; le succulent fut que le bachot s’y passa le lendemain et que tous les candidats purent lire les injures au maire qui n’a jamais pu se faire hé hé hé, ainsi que les tracts punaisés dans les coins les plus inaccessibles, expliquant ce que signifiait la commune oppression des femmes et des homos. Pour la manifestation suivante, j’avais préparé un énorme panneau, illustré à l’encre de Chine et à la gouache rouge, qui proclamait : « Quand aurons-nous étranglé le dernier phallocrate avec les tripes du dernier hétéroflic ? ».

Le nombre d’assistants aux réunions des Beaux-Arts ne cessait de croître. Il venait à présent de toutes les provinces des homos attirés par la nouvelle d’un mouvement de libération. L’un d’eux, qui fut un ami, vivait à Charleville dans l’ombre de son idole Rimbaud ; il me connaissait par les travaux que je lui avais consacrés. Il resta assommé par le spectacle prestigieux de ces militants grimpés sur les tables pour crier ce que lui-même dissimulait depuis tant d’années dans les petites ruelles sombres de sa ville. « Je peux maintenant accepter de vivre quasi sans ressources, je peux accepter la faim, le froid, ma vie a désormais un sens », me dit-il, avec une absolue sincérité. Plus tard, je le présentai à Violette Leduc dont il essaya vainement de monter le Taxi Mauve, sulfureuse histoire d’amour incestueux.

Les réunions, les manifestations et les fêtes étaient mixtes, mais l’élément masculin y prédominait nettement. Les filles du MLF prirent l’habitude de se réunir dans la même salle des Beaux-Arts, une heure avant le FHAR. Une assemblée générale se tenait une fois par mois dans l’amphithéâtre. Mais le besoin d’activité ne se bornait pas au spectaculaire. Des articles de fond fort informés étaient publiés par les soins d’Alain Fleig dans Le Fléau social  ; un contrat fut signé avec les éditions Champ libre pour un livre collectif intitulé Rapport contre la normalité. Ce livre, qui souleva un tel tollé — et donc se vendit extrêmement bien — concluait un contrat avec trois signataires : Pierre Hahn, Guy Hocquenghem et moi.

Après le suicide de Pierre Hahn en 1981 et la disparition de Hocquenghem, victime du fléau qu’il avait tant combattu, il vient de m’arriver (en 1995) un chèque de quelque trente ou quarante francs ! L’argent précédent, versé aux trois signataires, était reversé à la caisse du FHAR.

Le numéro spécial de la revue Recherches « Trois milliards de pervers » reprendra sur différents tons les thèmes principaux de ce rapport, entre autres la justification la plus probante de cette lutte avec la citation du docteur Morali-Daninos (qui m’avait envoyé une lettre d’injures) proclamant dans la très sérieuse collection « Que sais-je ? » cette déclaration qui vaut largement celle de Xavier Tillette : si on accordait la plus petite complaisance à l’homosexualité, ce serait la fin de la famille hétérosexuelle, base de notre civilisation ! (« Ah, le brave homme, le cher homme ! », s’extasie Recherches).

Il va de soi que la rupture avec Arcadie devait être consommée. André Piana, Daniel Guérin et moi ne pouvions ni devions y remettre les pieds. Mon « cousin » y avait fait un scandale le jour où, porté en triomphe par la chauffeuse de taxi, son Italienne et moi, il avait décrété princièrement : « Champagne pour toutes les gouines ! ». Le champagne fut sablé, mais le barman fou furieux le traita, « toi et la Dubonne », rien moins que de « reïne de la honnta ».

Chassés de ces lieux édulcorants, nous vendîmes le Fléau social à la porte du club, à chaque client s’apprêtant à entrer. André avait improvisé un sketch sur mon expulsion, l’exécutant se trouvant un vieil Arcadien fort doux qui, soi-disant, se traînait aux pieds du dictateur : « Nein ! Mein Führer ! Pas madame d’Eaubonne ! » (Ici, un sanglot). « Donnerwetter ! Obéissez ! ». Le vieil Arcadien fort doux se présenta un soir au FHAR en claquant des dents, entouré de trois ou quatre autres, prêts au martyre ; personne ne les inquiéta, et je lui souris en voyant qu’il blêmissait à chaque regard de mon côté. André, fort versé en yoga, alla s’asseoir en tailleur devant le club en mendiant avec cette complainte : « J’ai fleuri Monsieur Baudry pendant des années, et il m’a mis dehors ».

Les arrivants riaient ; le « pape » sortit : « Allons, André, je vous offre le champagne — Non, non non… pas sans Françoise et ses lesbiennes ». Le président finit par jeter l’éponge.

Ces innocentes représailles répercutaient l’information de nos activités dans le Tout-Paris. L’esprit de mai 68 — militer en faisant la fête, utiliser le canular à des fins politiques, rester fidèle à l’informel — régnait sur ce groupe sans structure ni leaders qui finissait par interpeller même la politique politicienne. Nous devions apprendre plus tard que les futurs candidats à la présidence se posaient des questions à notre sujet. Le FHAR n’était pas isolé ; ce rejaillissement des sources disparues en terre depuis juin 1968 portait des noms divers, MLF, écologie, objection de conscience.

Tout ce que l’extrême gauche avait mis « entre parenthèses » et en réalité occulté totalement. Les mouvements du désirant et du refus allaient faire basculer l’électorat.

La crise cardiaque de Jacques Duclos

Il va de soi que cette extrême gauche ne se flattait pas du tout d’une telle renaissance, automatiquement taxée de déviation individualiste et petite-bourgeoise (ne pas oublier, surtout, d’ajouter entre tirets : destinée-à-détourner-les-masses-laborieuses-de-leur-juste-revendications). Une belle illustration fut notre affrontement, à la Mutualité, avec les troupes de choc de Jacques Duclos [8].

À ce meeting, le MLF se porta en masse puisqu’il était question des avantages sociaux à accorder aux mères de famille. Le FHAR, pour une fois minoritaire, appuya les féministes en prenant place à leur côté dans la salle que les organisateurs, enchantés, durent agrandir en écartant les panneaux de séparation. L’enchantement ne dura guère.

Aux premières interpellations, pourtant courtoises, de l’oratrice Madeleine Vincent par les militantes, la réaction de colère et d’indignation du public d’électeurs communistes se fit entendre. Une ménagère bavante de haine cria à la féministe : « Tu f’rais mieux d’être un homme ! ».

Les hostilités ainsi ouvertes, le FHAR se manifesta bientôt. Non sans courage, Philippe Genet, qui fut un des ténors du mouvement, demanda : « Monsieur Duclos, le temps a passé, les mœurs évoluent, que pense le grand parti communiste des homosexuels ? ». Duclos, blanc comme la craie, cramponné à son bureau, répondit avec un bon accent du cru qui lui remontait du tréfonds : « Vous êtes… des petits congs  ! Des petits imbéciles ! Vous n’êtes ici que pour me faire chhhier… Et d’ailleurs, les homos sont tous des malades ! — Bravo ! Bravo ! », hurlaient les loyalistes. Genet, sans s’émouvoir : « Très bien, c’est tout ce que je voulais savoir ». S’adressant à son compagnon : « Tu viens, chéri ? ». Celui-ci était le travailleur de la haute couture que j’avais fait libérer par maître de Félice. Il portait une extraordinaire toque à queue d’écureuil et la rajusta en disant, tout en suivant son ami : « Moi, je suis Alexa des années trente » [9]. De jeunes communistes mouraient de rire.

Beaucoup de filles suivirent Genet, mais la plupart étaient déjà descendues en chantant une chanson du MLF, et c’est au café que les rejoignirent les deux compères jubilants. J’avais participé à la première descente et à une homérique bagarre aux côtés de Marc Payen [10] que deux vaillants militants voulaient balancer par-dessus la rampe de l’escalier tandis qu’il criait : « Oui ! Je suis homosexuel ! Et j’en suis fier ! ». Surgit une flopée d’anars qui le dégagèrent en sermonnant les videurs : « T’aimes les filles, lui les gars, et alors ? ». Ennemie de la difficulté, j’avais choisi un chauve pour le matraquer à coup de parapluie parce que je déteste être jetée par terre, ce qui venait de m’échoir. En bas, j’arrachai les guirlandes de papier et les déchirai, foulai aux pieds, tandis qu’un Fhariste nommé Mas lançait force boules puantes. Sur les marches de l’édifice, je commençais une prise de parole ; elle regroupa aussitôt les femmes, de préférence âgées, qui montrèrent leur approbation. L’ami de Charleville observa : « On dirait le joueur de flûte et les souris de la ville allemande ! ». Mais voici un fourgon, crus-je ; j’avais vu depuis peu le film où Jacques Brel joue le rôle de Raymond-la-science qui, en pareille occurrence, s’écrie : « Et voilà les guignols ! » avant d’être arrêté. Je repris fidèlement cette citation et attendis d’être embarquée dans l’hilarité générale. Point de panier à salade ; c’était un car de touristes apprenant qu’il se passait des choses à la Mutu et venus voir Jacques Duclos et ses danseuses légères.

Les conséquences de cette histoire qui aviva l’éclat du FHAR ne seront révélées un an plus tard, affrontement entre le MLF et le PC, un petit militant presque en larmes m’interpella ainsi : « Vous, du FHAR, vous avez failli être responsables de la mort d’un vieux militant ouvrier ! 

—  Mon Dieu, et quand donc ?

—  Jacques Duclos, parfaitement ! Avec vos sarcasmes, vous lui avez provoqué une crise cardiaque ! ». Je me souviens des crises de rires étouffés des jeunes communistes, et ce fut moi qui, cette fois-ci, crus m’effondrer de rire (Duclos, pauvre militant ouvrier !...).

Tasse Manin et San Remo

Les deux plus célèbres actions du FHAR avant la dernière, bucolique, qui nous regroupa tous et toutes aux Buttes-Chaumont et se conclut par une galopade avec sauts d’obstacles par-dessus les fils de fer, devant un assaut policier plutôt mou et dans l’odeur enivrante de l’herbe écrasée, ce fut d’abord la dénommée « prise de la tasse Manin » et le débarquement à San Remo pour perturber le congrès des psychiatres.

Rue Manin, des habitants aussi paisibles qu’hétéros nous enjoignirent d’intervenir le samedi soir, où régulièrement une bande de jeunes motards venaient massacrer les usagers de la pissotière. Les hurlements des victimes empêchaient les locataires de dormir. Une expédition fut aussitôt projetée. C’est à l’occasion de la préparation de cette action que je fis la connaissance de Gérard Hof, le « psychiatre défroqué » (qui devait par la suite partager ma vie pendant plusieurs années), fondateur du mouvement « les Fous furieux » et futur auteur de deux livres remarqués : Je ne serais plus psychiatre et l’Obligation sensorielle.

Divers Fharistes se réunissaient en semaine au 69 de la rue Saint-Jacques. S’y croisaient des lycéens de Louis-le-Grand et des militants de VLR, le mouvement d’extrême gauche non parlementaire auquel appartenait Hocquenghem et qui éclatera précisément à cause du FHAR, comme un corps chimique en contact avec un autre, explosif.

C’est sur la table de ce café que je dresserai le plan de la fameuse tasse au carrefour de trois chemins, en expliquant la nécessité de poster des défenseurs à chaque point pour surprendre l’arrivée des motards. Le docteur Hof qui me voyait pour la première fois ne disait mot : « Je me suis dit : elle se prend pour Murat ! ». On se massa aux endroits prévus, sous la conduite d’un Corse, Dominique, moniteur de karaté.

J’avais collé sur l’édicule des affichettes : « Ne tremblez pas, le FHAR est là ! ». Les motards se faisaient attendre. Un des nôtres, un mineur, répétait sur tous les tons qu’il mourait de peur et se cramponnait à Anne-Marie, mais refusait de quitter les lieux. On finit par abandonner les postes que j’avais si soigneusement repérés, pour se promener dans les allées en pente du parc. Mais vers minuit le courageux trembleur s’exclama : « Oh ! Qu’est-ce qu’on peut faire devant cette bande ! ». La bande arrivait, motos chevauchées de jeunes casqués avec des filles sur le tender. Je lançais le cri de ralliement. Les Fharistes sortirent de derrière les buissons et s’avancèrent sans hâte, mais fermement. En tête Dominique, Marc et moi. Je crois que la surprise fut réciproque : chacun apercevait des présences féminines chez l’autre !

Une nouvelle recrue, Maria-Silvia, obèse, romaine, nous avait rejointe en voiture ; elle sauta au volant et se mit furieusement à tourner autour de la place, émule de Fangio, pour apprendre à l’adversaire que nous étions motorisés. Cela les frappa-t-il d’inquiétude ? Au moment où nous approchions tous trois, le reste des camarades derrière nous, et comme nous nous apprêtions à la baston, les blousons de cuir, qui avaient mis pied à terre remontèrent sur leurs Harley-Davidson et prirent la fuite sans insister.
Ce fut l’occasion d’une chanson (sur l’air de A la glacière) :
Dominique, en Napoléon
a dispersé les noirs blousons
Ce soir de la semain’dernière
à la pissotière !
Ce fut Rocroi, ce fut Valmy !
C’est pourtant ce qu’on leur a mis
quand ils nous ont tourné l’derrière
À la pissotière !

Maria-Silvia, enthousiaste de cette aventure, m’emmena en Italie avec Marc. On put en profiter avec un libraire de Milan qui vendait mes livres au rayon français le « FUORI » (au-dehors), comme « succursale » du FHAR.
Ce libraire, qui devait aider plus tard Gerard Hof et sa compagne à gagner le Liban en pleine guerre, joua un rôle de solidarité à l’occasion de notre expédition punitive, en 1972, contre le casino de San Remo ou de vieux psys réactionnaires avaient instauré un congrès dont le titre était « Sexualité normale et sexualité déviée ». Pouvait-on laisser passer une prestation pareille ? Je battis aussitôt le rappel d’une cinquantaine de camarades et d’amazones. En train, voiture, auto-stop parfois, la cohorte vengeresse débarqua à San Remo et stationna devant le casino où se tenaient les sages. Nous avions apporté de superbes pancartes, le Fléau social et des tracts. La télé prévint l’arrivée de la police en venant nous filmer et nous interviewer, au grand dépit de ces messieurs. Quand ils nous emmenèrent enfin, Anne-Marie, Marise, Marc et moi dansâmes avec délices en répétant sur l’air des P’tit’ femm’ de Paris :

Ah, les psychiâtr ,
les psychiâtr’ de Paris…

Il devait en venir plusieurs ; ne se présenta que le Dr. Eck le lendemain, le zoïle d’Arcadie que dans nos sketches nous imaginions tendant à Baudry la croix à baiser à travers les flammes, puis fondant en larmes avec ces mots : « Nous avons brûlé une sainte ».
Une matinée au poste, charmante villa de la Riviera sous mimosas et palmiers, ne fut pas trop cher payé cette joyeuse matinée. L’après-midi, ce fut, selon le programme, la perturbation du congrès dont nous avions grossi le public. Marie-Jo Bonnet bondissait à l’homélie d’un vieux gâteux qui chevrotait avec l’élocution du maréchal Pétain, l’imitait « Gaga ! Maboul ! ». Je la faisais rasseoir à chaque fois, mais ne pouvais m’empêcher d’ajouter : « Vas-y mon vieux, crève en scène comme Molière ». Une traduction française nous apprit que cette homélie se terminait par ce conseil : « Le jeune homme devrait prendre exemple sur son père pour traiter plus tard sa femme comme il a vu traiter sa mère ». Les filles se déchaînèrent : « Joli programme ! — La malheureuse ! ». Obligés par leur programme de donner la parole aux intervenants, les podagres durent m’admettre à la tribune où, dès mes premiers mots appelant à la grève de la natalité, le président tapa sur le micro pour me couper la parole, tandis que je tapais sur la table en criant de plus belle. Le public hurlait. La première journée s’acheva dans la confusion. Selon le plan prévu, on se retira pour laisser place, au second jour, à la deuxième partie des contestataires ; ceux-ci me téléphonèrent à Paris comment le lancement des boules puantes avait eu raison des derniers Diafoirus. Toute la presse italienne en parla ; les échos se prolongèrent jusqu’en Allemagne et en Belgique. En France, quelque ligne dans Le Monde  ! Et ce fut tout. Le mot de la fin fut ce dialogue entre le directeur du Casino et moi : « L’an prochain, si vous voulez tous venir faire un congrès sur l’homosexualité, les portes vous sont ouvertes ! — Merci beaucoup. Pour que les psychiatres viennent nous casser la baraque ! ».

Tensions et déclin

Tous les psy n’étaient pas aussi médiévaux. En dépit du radicalisme de Gérard Hof qui estimait les « antipsychiatres » finalement aussi dangereux que les « flikiatres », j’en connus qui, à Paris, recommandaient à leurs clients de se rendre aux réunions du FHAR. L’un d’eux s’en expliqua : « L’origine des troubles des homosexuels vient de leur séparation de l’ensemble du corps social et de la nécessité de dissimulation. S’ils se réunissaient pour d’autres raisons que la drague érotique, leur mentalité changerait du tout au tout et les éléments névrotiques s’effaceraient ».

Après la première période des joyeusetés, des chansons, des victoires, il était inévitable que se manifestassent les tensions. Vaste catharsis ou autothérapie, comme les assemblées du MLF, et en même temps comme lui mouvement dynamique apportant un changement profond des mentalités — celles des hétéros aussi — le FHAR charriait trop de confessions publiques et d’éclatement des problèmes pour ne pas engendrer de conflits. Le premier de tous était évidemment l’hostilité entre sexes, même si, de plus en plus, les femmes prenaient l’habitude de se réunir à part, soit par groupes spécifiques — les « Petites Marguerites », les « Gouines rouges » — soit aux assemblées du MLF ou encore, de plus en plus, dans des groupes de quartiers et des cercles de « prise de conscience ».

Comme je l’ai dit d’entrée de jeu, je ne trouvais pas anormal que les hommes soient majoritaires, puisqu’ils étaient les plus menacés, perpétuellement, dans leur vie familiale, professionnelle, civique, étant tellement plus visibles. Mais je ne trouvais pas du tout normal — si l’on peut employer ce terme, après le Rapport contre la normalité — d’entendre un beau jour un Fhariste demander : « Mais après tout, qu’est-ce que les femmes font ici ??? ».
Le fait de l’origine et de la fondation du mouvement par un groupe d’Arcadiennes était totalement oublié !

Il va de soi que mon activité multiple et les exploits auxquels j’avais été si constamment et si allègrement mêlée ne me valaient pas que des amitiés. Être auteur de livres publiés et en tirer des moyens d’existence, même modestes, me transformait en profiteuse du système aux yeux fielleux des « ultras ». Je n’étais pas la seule ; Guy Hocquenghem, pour les mêmes motifs, accusé de vedettariat, se faisait insulter haineusement, ainsi que le pauvre Daniel Guérin. De vaillants supporters nous défendaient ; mais ce motif de dissension s’avérait fort pénible pour ceux qui vivaient comme nous une militance aussi sincère et totale. La tendance hostile se concrétisait surtout chez le groupe qui se faisait appeler gazolines et dont l’existence annonça la proche autodissolution du mouvement.

Il y avait chez les Fharistes des figures valables. Parmi les femmes — très rares — Nicole Blay, jeune zonarde, auteure de La Panthère bleue, qui devait mourir d’un transport au cerveau et qu’on peut toujours regretter, fut un exemple de courage et de lucidité. Philippe Genet, également, garde à bon droit sa place dans nos souvenirs.
Mais la plupart, poussant la provocation jusqu’à l’absurde et l’autodérision jusqu’à la caricature, ne furent que des facteurs de désagrégation. N’est pas la Divine de Jean Genet qui veut. Il y faut une humidité et une douloureuse volonté d’exclusion qui faisaient totalement défaut à ces tyranneaux d’un nouveau genre. Paillettes, fards, falbalas et tout l’attirail dont précisément le mouvement de libération débarrassait le féminin, à qui le mâle en fait une loi de « nature », malveillance, exhibitionnisme, outrageant narcissisme, tels étaient les ingrédients de cette récente cuisine de sorcières. Le moindre trait de « normalité » comme toucher un salaire, vivre dans sa famille, était imputé à crime. L’imitation burlesque des femmes m’inspira cette citation : « Quand sur une personne on prétend se régler, c’est par les beaux côtés qu’il faut lui ressembler ». Une copine acheva ainsi : « Et ce n’est pas du tout la prendre pour modèle que de piailler, ma tante, ou grimacer comme elle ! ».

Le gazonnage annonçait les premières vibrations du tocsin. Les AG des Beaux-Arts n’avaient plus rien de commun avec le début. Plus de grandes actions proposées, plus de textes, plus d’interventions contestataires… le cinquième étage n’était plus qu’un vaste baisodrome. L’enterrement de Pierre Overney assassiné ne fournit que l’occasion de parodies et de mascarades outrageantes. Quand la situation fut à ce point dégradée, la police, qui attendait son heure, investit les Beaux-Arts et chassa tout le monde.

Cette fin sans honneur ne put en rien effacer l’influence profonde que dix-huit mois d’existence fiévreuse et fertile avaient exercée sur l’environnement culturel. Non, nous n’oublierons pas « les campagnes d’Austerlitz et de Waterloo » ; non seulement à cause du bonheur que nous y avons vécu, mais à cause du bouleversement des mentalités et des mœurs du retentissement à l’étranger, de la suppression des décrets scélérats, qui sont consécutifs à ce raz-de-marée des dernières années avant le sida.
Face à la montée actuelle de la réaction, je suis fière de voir que les groupes de contestation qui renaissent un peu partout sont dépositaires des ferments que les années soixante-dix ont pu diffuser en France par la voie du Mouvement de libération des femmes et du Front homosexuel d’action révolutionnaire. J’espère de tout cœur y avoir contribué de mon mieux.

Françoise d’Eaubonne
Revue h, n°2-3, 1996-1997.

Image du bandeau : Assemblée générale du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) à l’école des Beaux-Arts. Paris (VIème arr.), 1971. Photographie de Léon Claude Vénézia (1941-2013).

[1En fait, le nom exact était CLESPALA, « Club littéraire et scientifique des pays latins ».

[2Ceci ne fut pas prononcé le 5 mars, mais écrit dans un tract postérieur.

[3Flametta Venner m’a confié, en 1996, le compte-rendu de cette journée fait par « Laissez les vivre ». Il ne fait cas que des slogans des perturbateurs et se gargarise de la « victoire » de Lejeune-Chauchard ; nulle part il n’est fait mention de la bagarre, de l’attaque de la tribune, du service d’ordre faisant le salut hitlérien, ni de la déroute du président sauvé in extremis par l’intervention policière.

[4Dans la transcription de cette émission dans la Revue h n°1 (p.59), ce cri « Ne parlez plus de votre souffrance », reconnu à l’audition de la cassette, est attribué à Anne-Marie Fauret.

[5Quelques années plus tard, quand je racontais l’affaire à l’université d’été homosexuelle de Marseille (UEEH), les participants rirent tellement que leur bulletin inventa un calembour sur mon nom et « bonne mère » : « Eau-bonne mère du mouvement ».

[6Jean-François Revel, Ni Marx ni Jésus  : de la seconde révolution américaine à la seconde révolution mondiale , 1970.

[7Germaine de Staël, ultime résistante à Napoléon, diffusa ce terme genevois que le Suisse prononce pataclan.

[8Jacques Duclos, homme politique communiste, candidat à la présidence de la République en 1969.

[9Feuilleton radio de cette année-là.

[10En Belgique, accompagnée de Marc Payen, je pus participer avec deux lesbiennes — dont une Française — au lancement du FHAR belge, le MHAR (mouvement homosexuel d’action révolutionnaire).

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