Déconstruire n’est pas construire
publié en janvier 2020, dans le numéro UN

On l’entend partout, à tel point qu’on ne sait plus ce que le mot veut dire. C’est un mot impressionnant, tellement impressionnant qu’après avoir conquis le mondes universitaires et militants, il a envahi le vocabulaire des start-ups et du pouvoir. C’est aussi un de ces mots-slogans qui a envahi les mondes militants queer et féministes, dans une tournure beaucoup plus morale. Voici quelques réflexions sur ce mot monstrueux à l’histoire riche.

« Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de la changer » (Marx) »

Ça n’a pas été un démantèlement, un démontage, ou même une destruction. Ils nous l’ont bien dit et répété, et cela dans tous les journaux, la ZAD a été « déconstruite ». De la même manière, les membres mutilés de ses habitants, par les forces de l’ordre et leur attirail, n’ont pour cause qu’une banale opération de « déconstruction » du territoire. Ainsi, au printemps 2018, au moment des expulsions de la ZAD, le pouvoir n’avait pas fait que des blessés, il y eut aussi des victimes du jargon startupo-manégérial venant du nouveau pouvoir macronien. Aussi pourquoi au lieu de parler d’expulsion, n’a-t-on pas parlé d’opération de désoccupation, voire même d’extériorisation ? Bref, il nous faut comprendre à quel point, du fait de son parcours, il n’est pas étonnant de retrouver ce mot ici.

A l’origine un concept du philosophe Jacques Derrida, comme traduction d’un concept de Martin Heidegger, il n’y a aucune occurrence de ce mot avant lui. Il est bien en ce cas son inventeur. C’était pour lui une manière de lire les textes, une méthode en quelque sorte qui cherchait à mettre au jour ses impensés, et postulats implicites. Puis Derrida, devenant une super-star aux États-Unis répandit avec lui l’usage de ce mot. Déconstruction devint deconstruction. La fame de Derrida était telle que le mot était devenu un nec plus ultra pour avoir l’air intelligent, se retrouvant dans des publicités, et même dans le titre d’un film de Woody Allen, Deconstructing Harry, à savoir quelqu’un qui fait de grands efforts pour se parer de l’aura d’un intellectuel. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit utilisé par un gouvernement dont le président a maintes et maintes fois répété qu’il avait connu Paul Ricoeur, et était de ce fait un peu philosophe (tout en affirmant qu’il n’avait jamais lu ses livres), et qui partage avec les managers et autres startupers l’amour des buzzwords, à savoir les mots que personne ne comprend, mais qui claquent (comme paradigme ou buzzword par exemple)

Ainsi le mot se diffuse dans la littérature universitaire américaine à partir des années 80, et prend peu à peu le sens qu’on lui connaît plus ou moins aujourd’hui, à savoir le fait de mettre au jour que certains principes ou concepts qui semblent aller de soi ne le sont pas en réalité, c’est-à-dire de voire ce qu’il y a derrière les apparences. Puis le mot est revenu en Europe, jusqu’à nous.

Déconstruire n’est pas construire

Le mot est devenu très répandu chez nous, dans les milieux universitaires politisés et chez les militants queers, féministes ou antiracistes, et il me semble que son usage disproportionné reflète bien l’échec des milieux militants et politisés pour penser, autrement que par la constitution d’une morale, le lien entre théorie et pratique politique, ainsi que l’émancipation.

Ainsi, le mot suppose un construit à déconstruire. À la base, c’est l’idée de mettre au jour le fait que certaines catégories que nous prenons pour naturelles, sont en fait des constructions sociales. Naturel veut dire ici immuable, quelque chose sur lequel nous ne pourrions avoir prise. Cela veut dire deux choses : 1) On ne peut pas faire l’histoire de quelque chose d’immuable, 2) Pour que quelque chose puisse être politique, il faut que cela puisse se passer autrement, qu’il y ait une marge de manœuvre, une contingence.

Ce mouvement de déconstruction permet donc à la fois de tracer l’histoire d’un catégorie et de la politiser. C’est une manière de faire qui a tout son intérêt, comme cela a été le cas avec la catégorie d’homosexualité, en montrant qu’elle est récemment apparue, ou de celle de femme ou d’homme.

Cependant, rien ne dit que le dévoilement, la mise au jour des apparences que cherchent la déconstruction ne permette nécessairement de transformer le monde. Il n’y a aucun lien évident entre la recherche de la vérité et l’action. On sait même que traditionnellement, le philosophe (car c’est bien de philosophie en tant qu’inclination vers la vérité qu’il s’agit) a une vie contemplative, qui s’oppose en tous points à la vie active, qui est la vie politique de la cité.

Ainsi, il n’y a pas d’évidence à ce que le dévoilement de ce qu’est réellement le monde permette de fait, sans en faire plus, de lutter contre et de le transformer. Il faut donc une véritable réflexion sur les conditions d’émancipation et d’autonomie face à ces catégories construites.

"Il n’est pas assez déconstruit..."

Le mot déconstruction prend un autre sens dans le monde militant. On passe de la déconstruction universitaire et philosophique, qui veut dénaturaliser certaines catégories, à la personne déconstruite qui veut vivre en acte les leçons de la philosophie. On passe donc d’une recherche de la vérité, à la constitution d’une morale : que faut-il faire ? Que ne faut-il pas faire ? Qui bien souvent est plutôt : que faut-il dire ou ne pas dire ? Par exemple : On nous montre que la catégorie de « sexe » présuppose une nature, alors que l’idée de « genre » montre mieux la construction, et donc le mot « sexe » devient tout à coup imprononçable.

Cela pose évidemment beaucoup de problèmes : déjà cela tombe dans l’écueil de croire que puisque que quelque chose est construit socialement, et non pas naturel, il facile de le défaire. Comme s’il suffisait de bonne volonté et d’un peu d’huile de coude pour gommer les effets qu’ont sur nous des catégories vieilles de plusieurs siècles.

Aussi cette approche rationnelle conduit souvent à ne se concentrer que sur le langage, et d’un seul coup, il ne s’agit plus de changer la vie, mais bien de surveiller son langage.

Enfin, les leçons de la philosophie ne disent rien sur la manière d’agir, de s’émanciper. Car il ne suffit pas de faire l’inverse de ce que prescrivent les normes, ou de supprimer certains mots de son langage pour arriver à ce que la vie soit belle. On sait bien comment la vie peut être laide et idiote, et nulle recette magique ne peut la changer.