Ceci n’est pas une femme : La Jeune fille, le Trou noir et la Mort

« Et c’est ainsi, tout le temps nues en public, déformées et déformables, qu’on est visible. » Un texte de Pérola Milman

publié en Juin 2020, dans le numéro SIX

« Katie Bouman, la femme derrière la première image réalisée d’un trou noir. »
Cette phrase peu anodine fit les titres de l’actualité en avril 2019. La physicienne et directrice de recherches du CNRS Pérola Milman nous a livré cet article qui interroge à la fois la place des femmes dans le monde scientifique et notre besoin de faire-image de ce qui n’en possède pas.

Préambule

Une fin d’après-midi, en sortant pour une course, je croise au coin de la rue une copine, voisine de quartier, biologiste au CNRS. Après avoir parlé de nos enfants, copains de classe, nous avons vite basculé au sujet boulot, ayant toutes les deux le même employeur et le même métier : chercheuses. Seule différence : je fais de la Physique. On discute souvent de la course infernale que nous menons contre le temps, avec un ton qui mélange complainte - pour toutes les difficultés, surtout bureaucratiques et idéologiques, qui ne font qu’augmenter avec le passage du temps et des gouvernements - et la fierté qui va avec - pour notre acharnement - et c’est bien le mot - qui nous procure ce que nous finissons par voir comme quelques résultats positifs. Les difficultés se traduisent, entre autres, dans son cas, par des heures de sommeil perdues. Et puis dans le mien, par des journées remplies à la minute près, suivies avec une discipline parfois exagérée au quotidien. Nous listons donc l’une à l’autre nos dernières péripéties pour chercher tant bien que mal à harmoniser un travail scientifique bien fait - donc à l’échelle temporelle longue -, relativement productif - histoire de pouvoir avancer un peu dans la carrière -, l’encadrement d’étudiants, les tâches administratives, les demandes de subvention pour nos projets, nos enfants respectifs et puis pour pouvoir nous informer sur le monde, participer à des manifestations politiques et culturelles, enfin : toute cette vie qui nous passionne. De fil en aiguille, en nous racontant nos respectives frustrations et petites récompenses dans chacune des activités mentionnées et dans tant d’autres, nous finissons par nous demander - moi à elle, elle à moi - presque en unisson : “mais as-tu vu le dernier journal du CNRS ?”. Et nous éclatons de rire, ensemble ! Oui, nous l’avions vu, toutes les deux. Et c’est pour ça qu’on se sentait particulièrement comme des merdes ces jours-là. Le dernier numéro du journal nous a livré un portrait. Un portrait de femme. D’une femme qui existe, vraiment. Une femme que l’on appelait “ le boss”, au journal. Une femme couverte de prix, musicienne presque pro, mère de six enfants, mince, souriante, et qui disait “que son statut de femme n’a jamais été un handicap” et “faire de la recherche n’est pas plus aisé pour les garçons que pour les filles”. Une personne remarquable, sans l’ombre d’un doute. Et en voyant cette personne fabuleuse, brillante, ma copine et moi, nous nous sommes vues toute de suite briller, nous aussi. Mais ce qui brillait, ce qui se mettait en évidence, c’étaient nos incapacités. Nos trous. Nos trous, bien que noirs, ils brillaient fort. Effectivement, ce portrait a confirmé que notre impression de passer la vie à ramer - et pire : à ramer sans direction - n’était peut-être pas qu’une impression. On n’avait pas de prix, on avait chacune un nombre d’enfants qui se compte sur les doigts d’une chèvre - d’une seule patte. -, on n’était pas des boss…et on ne faisait pas de la musique - on peinait même pour avoir le temps d’en écouter, d’ailleurs. On était de complètes incapables. Mais ce n’est pas grave, dirait-on. Peut être dans une prochaine vie…et puis il y a bien de la place pour tous dans celle-ci, on n’a pas à s’inquiéter. Certains naissent pour être des palmiers, d’autres des buissons, comme dirait mon grand-père. Et les plus méchants nous accuseraient même d’être jalouses, alors que finalement, la fameuse “boss’, ne nous faisait pas vraiment envie : ce à quoi nous pensions ce n’était pas à elle, c’était tout simplement à nous mêmes. A nos propres incapacités en tant que femmes scientifiques chèvres.

Depuis, Antoine Petit, le président de notre belle institution, habillé en naturaliste, a donné des noms à tout ça : nous n’avons probablement pas été “sélectionnées” dans le système compétitif qu’est la recherche. Nous sommes probablement celles que le président Macron appelle “les mauvais”. Mais on a de la chance, on peut encore continuer à bosser et à faire nos petites courses dans notre vie médiocre de quartier. Nous faisons encore partie de cette génération de chercheurs, de chercheuses qui, bien qu’incapables de se faire visibles dans les longueurs d’onde qui ont été sélectionnées par le pouvoir politique et scientifique actuels, ont encore le privilège d’être des simples fonctionnaires. Mais ça changera. Et bientôt, en croisant un chercheur dans la rue, on lui demandera, comme il est devenu normal de demander aux artistes : mais vous êtes chercheur ? Comment ça se fait qu’on n’ait jamais entendu parler de vous, alors ?

Paulina

Invisibles ? Non, les femmes ne sont pas invisibles. Cela aurait été une bénédiction, d’être invisible ! Qui n’aurait pas aimé, être invisible ? De pouvoir être invisible ? Car qui dit invisible, dit aussi : libre. Libre de vivre, de vivre sans avoir tout le temps peur, cette peur insupportable d’être jugée, d’être remarquée, de ne pas faire la bonne chose, de ne pas plaire… Cette peur m’a toujours terrifiée, et bien qu’après 45 années sur terre j’aie réussi à m’en débarrasser un peu, je n’arrive pas à l’empêcher de revenir de temps en temps, par coups de ressac. Et sans me prévenir. Etre invisible — quel bonheur ! — serait de vivre sans la crainte d’être regardée de travers, sans cette préoccupation excessive de ce que penseront les autres quand on parle, ou bien de ce qu’on parle. Ne pas hésiter de longs instants avant d’ouvrir la bouche, cette petite bouche, d’où sort un souffle de voix fine, ridicule, incertaine, oscillante, tremblante, souvent bégayante, trop basse — “parlez plus fort, on vous entend pas !”. Etre invisible serait de ne pas avoir cette peur récurrente de conduire une discussion riche et animée parmi des gens “qui se comprennent entre eux” aux profondeurs des silences embarrassants pendant lesquels les autres échangent des regards. Quelle rêve serait d’être sûre, convaincue — au point de ne plus y penser — de ne pas être notée, de faire tout simplement partie du paysage, du normal, de ce qui est naturel. Etre à l’aise, à l’aise partout. Et puis se sentir traversée par les fils d’un tissu — des fils invisibles — qui nous unirait aux autres et nous conduirait avec eux sans que l’on n’ait à rien faire. A rien penser. Quel régal serait-ce de ne pas être dans cet éternel décalage avec des codes mystérieux desquels on est naturellement exclue ou bien, de force, incluse. Visibles, toujours notées, remarquées, aperçues, visibles, toujours visibles, non seulement visibles comme, par cette visibilité, mises à nu. Gênées. Pas à l’aise. Non, les femmes ne sont pas invisibles. Tout comme dans ces rêves où l’on se retrouve, on ne sait pas bien comment, en pyjama à l’école et tout le monde nous regarde sans que l’on puisse faire quelque chose. C’est un rêve que n’ont que ceux qui sont bien visibles. Et les femmes le sont. Visibles pourtant sourdes. Sourdes, muettes et aveugles ; dépourvues de tout sens qui les connecte au monde extérieur, au reste du monde visible : ce qu’elles voient, ce qu’elles entendent, ce qu’elles disent, ne vaut pas grande chose. Et ça compte peu. Mais on a besoin d’elles. Et c’est pour cela qu’elles restent visibles.

Cette histoire de visibilité n’est pas celle de la chercheuse qui est un “boss”, bien qu’elle y soit liée. C’est plutôt l’histoire de Paulina Solas, dans la pièce La Jeune Fille et la Mort de Ariel Dorfman. Dans cette pièce (à distinguer, car différente en des points essentiels, du film homonyme qu’elle a inspirée, dirigé par Roman Polanski) la parole de Paulina est mise en doute par son propre mari lorsqu’elle reconnaît son tortionnaire et violeur à travers uniquement le son de sa voix et son odeur. Puisqu’elle a subi des sévices ayant les yeux bandés, toute reconnaissance visuelle était impossible. Mais sans la preuve de la vision, l’accusé s’esquive, évidement, et n’avoue pas ses crimes. Pas vu, pas pris. Et puis on sait bien que l’on ne peut pas se fier à notre nez et à notre oreille après tant de temps, surtout lorsqu’il s’agit d’une bonne femme sans doute à la raison tourmentée, envahie par des troubles dûs aux traumas et à sa difficulté à gérer ses sentiments. Mais Paulina, sans voir, a bien été vue, non seulement vue comme touchée, violée, battue, massacrée et obligée d’écouter Schubert en même temps, mais son “voir’ à elle, ce qu’elle témoigne de son vécu, ne vaut pas. Paulina n’avait rien d’une invisible. Mais quand on la voit, on voit une folle, et sa parole n’est pas crédible. Elle est donc muette. Et on ne croit pas à ses oreilles. Sourde. Paulina ne peut pas appeler un violeur un violeur, ne peut pas appeler un chat un chat. Pourtant, sa chatte en a bien été une pour le tortionnaire. Et elle était bien visible.

Et c’est ainsi, tout le temps nues en public, déformées et déformables, qu’on est visible. Que nous sommes ces petits êtres doutant de nous mêmes - ces êtres qui veulent tout le temps se corriger, qui veulent tout le temps s’effacer, devenir invisibles - et qui sont convaincus qu’ils ne doivent utiliser leurs sens que pour se dresser, pour se tromper eux-mêmes, pour ressembler et pour obéir. Ou bien pour devenir visibles tels que l’on veut les voir. On leur bande les yeux en déviant leur regard vers la famille, vers leur corps, vers le regard des hommes. Et plus récemment, vers la somme de tout cela couronné du chapeau de la réussite. Vers la visibilité selon un certain regard, compétitif. Visibilité de femme forte, de femme exceptionnelle, de femme exemple, de “malgré femme”. Mais cette visibilité rend aussi visibles, et de plus en plus visibles, celles qui voient briller en elles mêmes - éclairées par ce que l’on veut faire d’exemplaire - ce qu’elles ne sont pas. C’est de leur fait. Ainsi, elles seront de plus en plus gênées, de plus en plus écartées, de plus en plus timides, de plus en plus visibles, mais sans vue, sans regard, sans parole, sans oreilles. Ce n’est même pas de leur faute. C’est la sélection naturelle : il n’y a que quelques longueurs d’onde qui sont visibles. C’est comme ça. Elles sont comme Paulina.

Les Trous

Tilïng ! Nouveau message WhatsApp. Ma soeur me demande : “t’as vu ça ?” suivi d’un article intitulé : “La femme responsable de la première image d’un trou noir”. Oui, j’avais vu “ça” ; mais je lui ai quand même demandé, avec un brin de provocation : “tu parles du trou noir ou de la nana ?”. “Des deux !”, elle m’a répondu.

Katherine L. Bouman, ou Katie Bouman, pourrait quasiment se dispenser de toute présentation aujourd’hui. Son nom et son visage ont fait le tour du monde depuis que la première image d’un trou noir a été dévoilée au public, en Avril 2019. A l’époque ingénieure informatique au MIT, Bouman a fait partie du groupe d’environ 200 chercheurs qui ont contribué au projet menant à cet exploit, comme elle-même explique depuis que sa photo montrant ses mains cachant le sourire devant la vision de “l’anneau” a été partagée à partir d’un tweet provenant du MIT. Le MIT participe au consortium mondial EHT (Event Horizon Telescope), et l’équipe de l’institution américaine a contribué au développement d’un algorithme pour traiter une quantité inimaginable de données venant de nombreux détecteurs disposés sur Terre pour reconstituer l’image du trou noir. Trou noir à qui, en plus, on prête des couleurs artificielles.

En arrivant au bureau j’ai retrouvé, ému, mon collègue : “cette photo, elle est tellement touchante, tellement spontanée, on dirait…on dirait une gamine”. Oui, Katie faisait un tabac. Et en plus, elle est jeune…et pudique ! Regarde comme elle cache son sourire… Dire qu’on a rien à foutre de sa photo ne sonne pas bien. Mais enfin, qu’est-ce qu’elle cache avec ses mains ? Je ne sais pas, mais elle fait vraiment sage. Bien que, quelques semaines après, sur twitter :

Là elle montre ses belles jambes et ne cache que son genou. Sexy. On voit bien que les chercheuses en Sciences dures peuvent aussi porter une jupe devant de vieux messieurs enfermés dans leur costard. Une femme est une femme, alors ! Et on doit le voir ! Elle a le droit d’être “elle même”, n’est-ce pas ? Ce n’est pas parce qu’elle est chercheuse qu’elle devrait s’habiller comme un sac, enfin. Moi aussi, je me suis déjà habillée, par exemple, en femme-qui-s’habille-en-femme-pour-montrer-que-les-femmes-chercheuses-peuvent-elles-aussi-être-des-femmes-fatales-féminines-tout-en-étant-des-super-chercheuses-mais-qu’elles-ne-sont-pas-là-à-cause-de-leur-façon-de-s’habiller-non !-elles-le-sont-parce-qu’elles-le-méritent-vraiment-pour-de-vrai-et-leur-façon-de-s’habiller-n’est-pas-non-plus-pour-montrer-qu’elles-sont-des-femmes-mais-c’est-parce-qu’elles-aiment-vraiment-s’habiller-comme-ça-et-en-réalité-elles-n’ont-même-pas-pensé-à-tout-ça. Parce que peut-être que oui, elles sont des femmes fatales en plus d’être de super chercheuses ? Ou non ? Ou elles font femmes fatales pour montrer que l’on peut l’être et être aussi chercheuse ? La question persiste…elle peut paraître dérisoire mais croyez-moi : on se torture avec ça. Comment m’habiller dans une conférence de physique est un sujet qui m’a longtemps pris la tête : sexy ou pas sexy ? Pute ou pas pute ? Chic ou pas chic ? Moderne ou pas moderne ? Dans des environnements masculins à 90 % c’est tout notre avenir et notre progéniture qui est en jeu, si on a l’âge de Katie. Selon une étude de 1999 compatible avec l’intuition de quiconque a des amis chercheurs, 45 % des femmes physiciennes ont des maris physiciens, contre 6 % d’hommes physiciens mariés à des physiciennes. Et puis la bonne tenue peut aider à trouver une place à la table des grands pontes au conference dinner. Mais je dois être trop conservatrice car sur la photo, plus que Katie, c’est le vieux monsieur qui attire mon attention : suis-je la seule à voir couler un fil de bave de sa bouche ouverte d’où sortent ses longues dents de loup ? On dirait une mise en scène du petit chaperon rouge, scène de la forêt (où on se demande toujours pourquoi le loup n’a pas mangé d’un coup le chaperon ?). Mais laissons Katie tranquille. Laissons les femmes-boss tranquilles. Elles ne sont que des femmes sages, sages comme une image, comme une image de femmes pour les hommes, par les hommes. Elles ne sont, finalement, que comme une image d’hommes : comme eux, elles ont besoin des autres femmes, de celles qui affirment l’échec sur lequel rebondit leur gloire. Grâce aux autres femmes, les autres chercheuses, les mauvaises, elles peuvent dire qu’elles sont femmes, devenant ainsi (on veut leur faire croire) presque meilleures que les hommes. Et c’est bien sûr les hommes qui le disent et qui le pensent. Et les autres femmes, qu’elles leur fassent révérence. Et rêvent, d’un jour, ou bien dans une autre vie, devenir, peut-être, comme elles…

Mais l’histoire des femmes et leur trou noir invisible rendu visible ne s’arrête pas là. Avec une toute autre approche que celle du tweet du MIT qui montre le trou à côté de Katie, Chappatte a également célébré la première vision d’un trou noir dans sa caricature au Canard Enchaîné du 17 avril 2019, et il a pris un autre angle pour parler de visibilité féminine. L’auteur met côte-à-côte une autre femme et l’anneau, un autre anneau et le trou, un autre trou noir et l’anneau qui brille, désormais visible. Cette fois-ci, la légende énonce : “L’origine du monde version 2019” et, en dessous, le dessin du tableau peint par Courbet en 1886 et celui du trou noir M87*.

© Chappatte, Le Canard Enchaîné. Source : Le Canard enchaîné du 17/04/2019

Côté physique, Chappatte fait probablement référence aux théories qui associent le Big Bang, “grande explosion” donnant origine à l’Univers connu, à un processus inverse à la formation d’un trou noir. A l’origine de notre Univers il y en aurait un autre, qui après avoir “collapsé” en trou noir, aurait explosé, ce dernier étant donc à l’“origine du monde”. Côté trou…eh bien, côté trou, le trou montré par Chappatte remplace celui de Kate sur le twitter - le trou bouche bée bien cachée - par le sexe d’une femme. D’une femme anonyme, d’une femme incomplète, d’une femme brillamment…invisible. On peut même emprunter les mots de Yehuda Salfati, lorsqu’il pense l’acte de circoncision, pour ensuite le mettre en parallèle avec toute transformation : rendre perfectible, c’est à dire encore plus sensible à la notion d’infinitude, passe par un acte de retranchement. Aussi étrange que cela paraisse, achever n’est pas rajouter, mais retirer. Et d’un vagin ouvert on a retiré le visage, certaines parties du corps…on retire le visible, ce qui peut être de trop et, étrangement, on se regarde. C’est d’ailleurs très drôle de se prêter à l’intéressant exercice de passer quelques minutes dans la salle du Musée d’Orsay où est affiché le tableau. On peut y voir défiler timidement les admirateurs et admiratrices, certains feintant l’indifférence - comme certains peuvent le faire en rencontrant en chair et en os un artiste connu - d’autres simulant maladroitement intimité, essayant de refouler de façon inhabile l’attraction qu’exerce le tableau. Il y a encore ceux qui simulent un réel intérêt et amour à l’art et prennent un air grave et studieux prostrés devant le tableau, dans une bataille interne pour bien cacher des signes d’allèchement par une apparente observation prétendue purement technique et profonde du tableau. C’est vrai que le tableau prime par ses détails, et - sans chercher les raisons, qu’elles soient sociales, personnelles, traumatiques, sexuelles - il est en effet difficile de le regarder longtemps sans que l’envie de le sentir, de le toucher, de le lécher, ne s’accapare de nous. Il excite. Mais rares sont ceux qui s’y plongent et se montrent à l’aise devant ce qui reste encore inconnu de la plupart…Femme sans femme, telle est la femme de Courbet. Couper est aussi occuper.

La photo de Katie est l’exact opposé. Si finalement bouche et vagin ne sont pas si différents, l’image d’un visage sans vagin finit par être l’opposé de celle d’un vagin sans visage. Le dessin de Chappatte met à côté d’un trou noir exactement le contraire - en forme, en fond, en image - de ce que montre la photo tweetée : deux bouts opposés d’une femme, visage/ vagin, d’en haut/d’en bas, identité/anonymat, origine/finalité, réclusion/réussite, instant/durée, caché/exhibé…et tant d’autres oppositions. Voir la photo et le twitter nous rassure. C’est bien comme ça qu’on la veut, cette femme. Elle nous guide. Elle passe des messages. A la place où on l’a mise, visible comme on veut, par le bout dont on veut. Timide, chaste, ou bien modérément sexy, pour plaire aux vieux messieurs sans leur faire trop peur. Et pas toute ouverte comme ça. Et puis dans la foulée, son institution, le MIT, profite pour nous transmettre, lui aussi, un petit message : “regardez, les femmes peuvent aussi être projetées comme des images, comme des héros associés aux découvertes scientifiques. Et nous, au MIT, nous faisons ça ! Nous mettons les femmes en avant ! Nous les valorisons ! Accessoirement, rappelez-vous de nous quand vous vous rappellerez de cette image, le consortium est mondial, mais le MIT est le plus cool. Pour votre santé mangez au moins 5 fruits et légumes par jour. ”

Et la fin

Le trou noir occupe ainsi bien sa place : singulier entre les extrêmes - qu’ils soient physiques, anatomiques, artistiques, temporels, et ainsi de suite - il y a le trou noir. Entre le visible et l’invisible. Horizon infini du genre. Il nous rappelle que l’on voit ce qu’on veut voir, que notre regard peut être détournée, guidée, ou bien approprié : et ne voir que l’image de l’image. Rappelons-nous qu‘une partie du travail de reconstitution de l’image de l’anneau passe par le fait de lui attribuer des couleurs dans le spectre du visible qui ne correspondent pas à la longueur d’onde qu’il émet. Ses vraies couleurs ont été adaptées à nos yeux…mais que l’on le rende visible ou pas, même sans que l’on ne le voie, il existe. Peut exister. Existera.

Pérola Milman
Pérola Milman est physicienne et directrice de recherches au CNRS.

Références

- P.-H. Salfati, in Le Dévoilement du Messie, éditeurs : François Meyronnis et Yannick Haenel, Editions Multiple (2017).

- K. Popper, Logique de la découverte scientifique, Payot, Paris (1973).

- B. Morizot et E. Zhong-Mengual, Esthétique de la Rencontre, l’Enigme de l’Art Contemporain, Ed. Seuil (2018).

- Nathalie Heinich, “De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique”, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines » (2012).

- A. Dorfman, La Jeune Fille et la Mort, Actes Sud-Papiers, (1997).

- S. Bourcier, Homo Inc.Orporated, le Triangle et la Licorne qui Pète, Cambourakis (2017).

- https://www.wired.com/story/the-problem-with-rich-people-funding-science/

- “Qu’est-ce qu’un bon chercheur ?”, Programme Grain à Moudre par Antoine Genton et Julie Gacon, avec Antoine Petit, Stéphane Beaud et Chloé Deligne, https://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-a-moudre-dete/du-grain-a-moudre-dete-emission-du-jeudi-11-juillet-2019.

- Interview du 26/11/2019 avec Antoine Petit, Les Echos.

- Pierre-Michel Menger, “Qu’est-ce que le talent ?”, Cours au Collège de France (2017-2018).

- M. Foucault, “Pouvoir et savoir”, Dits et Écrits II, Paris, Gallimard, coll. Quarto (2001 [1994]).

- https://blogs.scientificamerican.com/observations/whats-lost-when-research-is-driven-primarily-by-funding/?mc_cid=c8fba35f63&mc_eid=86ded704a6

- https://journals.aps.org/prl/edannounce/10.1103/PhysRevLett.122.230001

- Emma, Des princes pas si charmants et autres illusions à dissiper ensemble, Massot Editions (2019).

- Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, livres 1 à 4, Gallimard (2011).

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