Abolir la famille – Acte III

Le dépassement positif de la famille consiste dans la préservation et l’émancipation de l’amour et du soin que les prolétaires ont trouvés les uns avec les autres dans la difficulté : l’amusement et la joie de l’érotisme ; l’intimité de la parenté et du romantisme.

publié en 28 FÉVRIER 2021, dans le numéro DOUZE

Nous publiions au mois de février dernier un court texte programmatique intitulé "Abolir la famille en six étapes" de ME O’Brien. Nous donnons maintenant à lire la traduction française d’un important article de la même autrice, publié originiellement dans la revue EndNotes, qui revient plus en profondeur sur les rôles de la famille ouvrière et de la libération du genre dans le développement capitaliste, mais ouvre en même temps des pistes de réflexion pour donner naissance à une politique queer à la fois offensive et constructive. Qu’est-ce qui est précisément nécessaire à abolir dans l’institution familiale ? Qu’est-ce qui reproduit les possibilités de régénérescence du capitalisme à partir de nos identités ?

Après avoir d’abord décrit dans la première partie les formes familiales très variées qu’ont connues la classe ouvrière européenne et les personnes noires esclavagisées aux Etats-Unis, avoir analyser ensuite les mécanismes qui ont conduit depuis la fin du 19ème siècle à l’imposition du modèle familial bourgeois de la famille nucléaire à l’ensemble de la société, ME O’Brien revient ici sur les mouvements libérationnistes des années 1970. Ceci est l’acte final consacré à l’abolition de la famille.

Acte I ; Acte II

Vers la fin des années 1960, les prolétaires se révoltaient massivement au niveau mondial. Les guerres civiles, les émeutes de rue, les grèves massives des étudiants et des ouvriers traversèrent tous les continents. Ces rébellions étaient variées et leurs luttes s’entrecroisaient les unes les autres : elles s’opposaient à l’impérialisme, à l’apartheid colonial, à l’oppression d’État, à la domination de genre et au capitalisme. Aux États-Unis, le mouvement de libération des noirs renversa le système raciste d’assujettissement légal et de terreur violente que Jim Crow avait établi. Par les émeutes, les organisations du Black Power, les manifestations militantes et la défense institutionnelle par la classe politique, ils allèrent plus loin dans la résistance contre les conditions de pauvreté urbaine concentrée, contre l’exclusion des bénéfices obtenus par mouvement ouvrier et contre la violence étatique reposant sur la police et la prison. Vers 1970, une nouvelle forme de rébellion émergea, inspirée des stratégies et des analyses du mouvement de libération des noirs, et remit en cause le régime genré et sexuel du mouvement ouvrier. Ces radicaux féministes et queers cherchèrent à abolir la forme familiale nucléaire hétérosexuelle basée sur le salaire masculin, abolition comprise comme une étape vers la liberté sexuelle et de genre totale.

Trois rébellions s’entremêlant les unes aux autres dans leur lutte contre la conformité genrée et sexuelle du mouvement ouvrier émergèrent à cette époque : le féminisme radical, la libération homosexuelle, la transgression et l’érotisme de genre. Elles s’insurgeaient contre la forme familiale à salaire masculin et contre les régimes genrés et sexués qu’elle impliquait. Elles rejetaient la politique sexuelle du mouvement ouvrier par la remise en question de trois principes : rejet de la masculinité adoptée par la gauche, de la famille nucléaire hétérosexuelle et de la détresse générée par la vie en banlieue, ainsi que du travail lui-même.

Contre la famille

Il y eut une explosion de la visibilité militante des gays et des lesbiennes à la fin des années 1960 qui donna lieu à des organisations politiques radicales soucieuses d’anti-impérialisme, de socialisme, de transgression de genre et d’érotisme. En 1970, des groupes de libération gay connurent une croissance rapide dans les principales villes des États-Unis, de Grand Bretagne, de France, d’Allemagne et d’Italie. Ils partageaient une volonté de libérer la puissance de la joie érotique. Des révolutionnaires homosexuels comme Mario Mieli en Italie, Guy Hocquenghem en France ou David Fernbach en Grande-Bretagne concevaient tous l’éros comme une source potentiellement libératrice de liberté humaine et réfléchissaient par là un sentiment diffus dans les cercles gays libérationnisites. L’Éros, refoulé et assujetti par le mode de production capitaliste, rigidement contraint par l’hétérosexualité ainsi que par la famille nucléaire périurbaine, se trouvait potentiellement libéré par la charge transgressive du sexe anal. La solidarité érotique, plutôt qu’une identité d’essence quelle qu’elle fût, fournirait la pratique d’un communisme gay.

Les personnes racisées trans et de genre non conforme, essentiellement des travailleuses et travailleurs du sexe du sous-prolétariat, jouèrent un rôle militant majeur dans l’émeute de la Compton’s Cafeteria à San Francisco en 1966, au cours des émeutes de Stonewall à New York en 1969, puis comme présence visible dans le Gay Liberation Front à travers des groupes comme Street Transvestite Action Revolution (STAR). Au cours d’une période de fermentation politique et d’agitation sociale, les femmes transgenres latino et noires jouèrent un rôle particulièrement important et influant en constituant un pôle insurrectionnel de la politique queer alors en train d’émerger. Les travailleuses du sexe transgenre et de couleur Marsha P. Johnson, Sylvia Ray Rivera et Miss Major Griffen-Gracy devinrent toutes des légendes de la rébellion de Stonewall et des opposantes féroces à l’apprivoisement des politiques gay au cours des années 1970. Rivera déclara plus tard au sujet de la marginalisation et du travail militant des personnes trans lors de Stonewall :

« On était toutes et tous engagées dans différentes luttes, moi y compris comme beaucoup d’autres personnes transgenres. Mais dans ces luttes, dans le mouvement pour les droits civiques, dans le mouvement pacifiste et dans celui des femmes, nous étions toujours des parias. La seule raison pour laquelle la communauté transgenre fut tolérée dans certains de ces mouvements, c’est parce qu’on pétait le feu, on allait en première ligne. On laissait personne nous emmerder. On avait rien à perdre. » [1]

Parmi les queers des principales villes américaines à partir de la fin des années 1950, les femmes de couleur racisées étaient les plus fortement visibles, ce qui les rendait plus vulnérables au harcèlement de rue et à la violence. Elles incarnaient le caractère déviant des queers pour la police, pour les gays et les radicaux de genre désireux d’intégration. Ces femmes racisées étaient presque entièrement exclues du travail salarié formel et survivaient grâce au travail sexuel de rue ainsi qu’au crime. Ces femmes racisées transgenres étaient vraisemblablement au nombre de plusieurs centaines dans beaucoup de grandes villes américaines, mais agissaient comme figures centrales dans un monde souterrain plus large et hétéroclite de queers lumpenprolétaires, notamment de déviants de genre non conformes, de personnes queers à la rue ou de toxicomanes, de travailleuses et travailleurs du sexe et de criminels gays.

Ces radicaux de genre et de sexe expérimentèrent toute une série de nouvelles approches au plaisir sexuel et d’arrangements familiaux alternatifs, ce qui incluait le célibat, l’amour libre, l’homosexualité exclusive, la cohabitation, les relations libres, l’interdiction de la monogamie, l’égalisation du plaisir sexuel entre autres choses. De même, les rébellions de la jeunesse de la fin des années 1960, même lorsqu’elles n’étaient pas féministes ni queers, revendiquaient un souci radical pour le plaisir sexuel non régulé et libéré de la logique du mouvement des travailleurs et de la société qu’il avait contribué à construire. Ce genre d’expérimentations de la sexualité et du genre caractérisaient certaines organisations d’extrême gauche dominées par les hommes, les premiers collectifs féministes lesbiens, les groupes libérationnistes gays ainsi que les milieux des sous-cultures queers qui y étaient associés. Les étudiants universitaires qui s’opposaient à l’interdiction des visiteurs nocturnes masculins dans les dortoirs féminins contribuèrent à mettre le feu à la rébellion de mai 1968 en France. L’amour libre, le sexe occasionnel non marital et le contrôle des naissances étaient autant d’éléments centraux pour les mouvements contre-culturels de la jeunesse hippie des années 1960, qui témoignèrent d’un rejet total de la société aliénée. Des groupuscules militants anti-impérialistes comme les Weathermen puis la George Jackson Brigade assimilèrent un fort rejet de la forme du couple monogame, avec un succès mitigé [2]. Les mémoires militantes et les communes éphémères de cette période témoignent d’une éclosion de la découverte du sexe comme source de plaisir, de liberté et de lien.

Parmi ces radicaux de la sexualité et du genre, tous étaient d’accord pour affirmer que la famille nucléaire hétérosexuelle constituait un lieu d’horreur et de tyrannie. Les féministes et les mouvements de libération des femmes étaient en effet unis dans leur opposition absolue à la condition de la femme au foyer comme point central de la domination des femmes. Les courants féministes principaux se distinguaient sur les formes plus particulières de critique de la forme familiale et sur les solutions proposées. Les féministes libérales les plus traditionnelles recherchaient l’égalité dans la force de travail pour permettre aux femmes de rompre leurs relations néfastes et pour défendre l’égalité au sein du foyer, faisant ainsi écho aux requêtes du mouvement ouvrier et aux féministes bourgeoises des époques précédentes. Les féministes radicales, en considérant la famille comme l’instrument premier de la socialisation genrée, de la tyrannie patriarcale et de la violence de genre, aspiraient à une destruction générale de la famille en tant que premier pas nécessaire vers toute forme de liberté et de libération réelles. Les féministes marxistes débattirent longuement du rôle de la femme au foyer par rapport à la logique de l’accumulation capitaliste et se divisaient – de façon similaire à celles du mouvement ouvrier – entre celles qui proposaient des formes d’organisation autonomes pour les femmes au foyer et celles qui voulaient se concentrer leurs efforts sur l’organisation des femmes insérées dans le travail salarié. Toutes étaient d’accord sur le fait qu’être une femme au foyer constituait un destin horrible et symbolisait ce que cela signifiait d’être une femme dans une société oppressive.

Le féminisme radical a constitué l’engagement le plus profond et le plus conséquent contre la tyrannie de la famille qui ait été produit jusqu’ici, en identifiant ce qu’elle comporte de domination directe, d’assujettissement violent et d’aliénation fondamentale. Ces féministes furent les premières à reconnaître à quel point la violence sexuelle était centrale pour les relations de genre. Elles ont vu qu’il s’agissait d’une intimité domestique qui échappait à la surveillance et à la lutte en permettant et en défendant toutes les terreurs particulières de la famille nucléaire : l’abus des enfants, la violence contre la partenaire, le viol marital, l’atomisation et l’isolement sociaux, la terreur anti-queer et la socialisation de genre forcée. Pour Alison Edwards, la vulnérabilité des femmes au viol avait pour fondement le fait que la relation de couple basée sur le salaire masculin dépendait du caractère non payé du travail féminin domestique :

« De nombreuses femmes sont les employées non payées du patron de leurs maris. La corvée du travail domestique façonne à son tour l’oppression sociale des femmes – le sexe dépendant, le sexe mou, le sexe stupide, le sexe inintéressant et le sexe immédiatement disponible. Ce sont ces facteurs qui ont donné forme à la politique du viol. » [3]

En s’inscrivant dans un héritage communiste tout en remettant en question le conservatisme de genre du mouvement ouvrier, ces mouvements de la fin des années 1960 et 1970 renouvelèrent l’appel à l’abolition de la famille. Dans cette revendication, ils reconnaissaient le rôle central joué par la famille dans la violence et les régimes de genre tout en défiant la complicité du mouvement ouvrier historique avec les idéaux de la famille bourgeoise. Beaucoup avancèrent que l’oppression était basée sur les rôles sexuels conformistes amplifiés par la famille nucléaire. La Third World Gay Revolution écrivit depuis New York en 1970 :

« Nous voulons l’abolition de la famille nucléaire bourgeoise. Nous croyons que la famille nucléaire bourgeoise perpétue les catégories fausses d’homosexualité et d’hétérosexualité en créant des rôles sexuels, des définitions sexuelles et de l’exploitation sexuelle. La famille nucléaire bourgeoise comme unité de base du capitalisme crée des rôles oppressifs. Toutes les oppressions trouvent leurs origines dans la structure de la famille nucléaire. » [4]

On ne saurait dissocier les critiques des féministes radicales et des gays libérationnistes de leur rejet des conditions sociales d’isolement et d’atomisation caractérisant les banlieues américaines. Si elles demeuraient vagues sur le caractère de classe de la famille qu’elles critiquaient, c’était précisément à cause du succès qu’avait connu le mouvement ouvrier dans la production d’une classe ouvrière respectable et stable, tandis que le développement des banlieues avait rendu floues les distinctions parmi les blancs entre les formes familiales de la classe ouvrière, de la classe moyenne et de celle des capitalistes. Un classique du féminisme massivement lu en 1963, La mystique féminine, fait de la femme au foyer isolée un élément central de son analyse. Betty Friedan ouvre son livre par une description de la vie de banlieue :

« Le problème est resté enfoui, en deçà de la parole, durant de nombreuses années, dans l’esprit des femmes américaines. C’était une émotion étrange, un sentiment d’insatisfaction, un désir dévorant que les femmes enduraient au milieu du vingtième siècle aux États-Unis. Chaque femme de banlieue se débattait avec ça toute seule. »

Les féministes radicales et les queers de la période affirmèrent l’abolition de la famille par des pratiques de résistance et des analyses qui font écho jusqu’à aujourd’hui : par l’expérimentation de façons alternatives de vivre, d’habiter et de s’aimer, par le rejet de toute aspiration à l’assimilation au mode de vie des banlieues, le refus de la subordination aux exigences du travail salarié capitaliste, des rôles sexuels et genrés coercitifs, par le fait de voir les relations interpersonnelles comme profondément politiques. La Third World Women’s Alliance appela à des structures familiales étendues, communales et basées sur l’égalité de genre :

« Tandis que dans la culture capitaliste, l’institution de la famille a été utilisée comme un outil économique et psychologique, qui ne répondait pas aux besoins des gens, nous déclarons que nous ne reconnaîtrons aucune propriété privée d’une personne par une autre. Nous encourageons et soutenons la croissance continue des ménages communaux et l’idée d’une famille étendue. Nous encourageons les formes alternatives à la famille patriarcale et nous appelons au partage de tout le travail (ce qui comprend le travail domestique et l’éducation des enfants) par les hommes et les femmes. » [5]

Ces organisations de vie collectives pouvaient tantôt être des appartements transformés en refuges informels d’aide réciproque pour des travailleuses et travailleurs du sexe racisé.e.s et sans domicile, tantôt des maisons collectives de petits groupes à haute discipline avec des règlements vestimentaires féministes-lesbiens rigoureux ou encore des communes rurales de hippies.

Les féministes noires furent aux prises avec l’histoire de la famille ouvrière comme d’une institution blanche et normative. Avec l’immigration massive vers les villes du nord à partir des années 1930, les Américains noirs connurent un double processus d’intégration segmentée dans la force de travail des ouvriers salariés d’une part et d’exclusion des secteurs d’emploi des classes moyennes et des banlieues résidentielles en expansion. Ils furent nombreux à se retrouver dans des « ghettos » urbains – des quartiers caractérisés par une concentration de la pauvreté, des contrôles racistes violents, des logements insalubres et un accès inégal à l’emploi salarié. Vers le milieu et la fin des années 1960, alors que le mouvement pour les droits civiques était en train de réussir à défaire l’arsenal légal de Jim Crow dans le sud des États-Unis, la jeunesse noire entra en insurrection dans plus de 150 villes américaines. Ces soulèvements amorcèrent une réorganisation importante des organisations noires et inquiétèrent le gouvernement fédéral.

Dans un rapport de 1965 répondant à cette situation, le sénateur et sociologue Patrick Moynihan affirma que le chaos social de la vie urbaine des noirs était la conséquence directe de la domination des femmes sur les foyers. Le rapport, intitulé « La famille nègre : les arguments pour une action publique », proposait une évaluation qui a orienté, à bien des aspects, une bonne part de la pensée des sociologues libéraux, des décideurs politiques et même de certains nationalistes noirs conservateurs en matière de genre : les forts taux de chômage, de crime et d’autres dysfonctionnements sociaux chez les personnes noires étaient le résultat de la prépondérance excessive des foyers dirigés par des femmes dans les communautés noires, de ce qui était appelé le « matriarcat noir » ; les choix en matière de mariage et de mode de vie des femmes noires, qui impliquaient notamment un taux relativement plus élevé de travail salarié et plus faible de mariage, marginalisaient les Américaines noires au sein d’une société qui encourageait des foyers dirigés par des hommes, et produisirent en même temps une crise de la masculinité noire, des comportements criminels, des protestations sociales disruptives ainsi que du chômage [6]. L’exclusion des personnes noires de la forme familiale caractéristique du mouvement ouvrier est ici imputée aux femmes noires tandis que cette forme familiale hétéronormative et patriarcale est à l’inverse vue comme condition fondamentale de l’ordre social. Nous percevons ici un écho aux idées de Engels et des commentateurs bourgeois de la moitié du dix-neuvième siècle, paniqués face aux dysfonctionnements moraux de la vie ouvrière tandis que les familles ouvrières prenaient de nouvelles formes pour s’adapter aux contraintes matérielles.

Même si la famille basée sur le salaire masculin n’était pas une option pour la plupart des personnes noires, le choix de ces dernières d’éviter le mariage peut être compris comme une affirmation positive de liberté sexuelle, un rejet des normes familiales patriarcales et un appel à une forme différente de structure familiale. Comme nous en avons parlé plus haut, les Américain.e.s noir.e.s qui fuyaient le mariage forcé de Jim Crow ont en forte proportion choisi de vivre sans se marier. Le sous-emploi chronique des hommes noirs dû à l’exclusion opérée par un marché du travail raciste constituait un autre facteur structurel de désincitation au mariage. Lors de l’application des lois Jim Crow, l’exclusion des prolétaires noirs hors du travail salarié les empêcha d’intégrer le mouvement ouvrier ; avec la Grande Migration et le démantèlement de ces lois, les prolétaires noirs eurent accès au travail salarié, mais n’avaient généralement pas la possibilité – qu’il s’agisse d’une préférence ou non – de former des familles basées sur le salaire masculin. Les femmes noires refusaient de sacrifier leur indépendance à l’émulation désespérée d’une respectabilité impossible, et préféraient élever leurs enfants avec des amies ou des femmes membres de leurs familles plutôt qu’avec leurs époux. Dans Double Jeopardy : To Be Black and Female, Francis Beale écrit :

« C’est un songe creux d’imaginer les femmes noires s’occuper simplement de leurs maisons et de leurs enfants conformément au modèle de la classe moyenne blanche. La plupart des femmes noires doivent travailler pour loger, nourrir et habiller leurs familles. Les femmes noires représentent un fort pourcentage de la force de travail noire, et cela est vrai autant pour les familles noires les plus pauvres que pour les familles dites ‘de classe moyenne’. »

Le rapport Moynihan a joué un rôle dans les efforts de programmes sociaux visant à modifier la sexualité noire. Les émeutes de la moitié des années 1960 ont fortement accru le soutien gouvernemental à la « Guerre contre la pauvreté », l’expansion du système d’aides sociales pour qu’elles incluent également les personnes noires pauvres. Une grande partie de la sécurité sociale et du système social américains avait été mise en œuvre dans les années 1930 alors que les principaux propriétaires terriens blancs du sud de l’Amérique dépendaient encore du travail subordonné des familles noires. Les différents programmes visaient ainsi à exclure les travailleurs domestiques et agricoles, où se concentrait l’essentiel de la force de travail noire tout en installant de nombreux dispositifs de contrôle au niveau des gouvernements locaux dominés par les suprémacistes blancs. Les personnes noires étaient largement exclues des aides sociales gouvernementales au cours des années 1940 et 1950. Dans leur effort de calmer et de contrôler l’agitation des années 1960, le gouvernement fédéral comme les gouvernements locaux en ouvrirent l’accès aux femmes noires célibataires et au chômage.

Ces femmes connurent de nombreuses frustrations à cause des formes de contrôle social condescendant des structures de la sécurité sociale. Elles ne tardèrent pas à organiser un réseau de projets qui devint le National Welfare Rights Organization (NWRO). Composée de mères noires bénéficiaires d’allocations, cette Organisation pour les droits à la sécurité sociale nationale finança dans les années 1960 de nombreuses campagnes pour améliorer significativement l’accès et le traitement des bénéficiaires d’aides sociales et avait pour objectif ultime l’instauration d’un revenu universel de base fédéral. L’une de leurs campagnes les plus notables s’opposa directement aux tentatives de contrôle de la sexualité des personnes noires. Les services d’aides sociales excluaient des bénéficiaires les femmes qui avaient « un homme à la maison » sur lequel on imaginait que la mère pouvait se reposer. Pour renforcer cette politique, les services d’aides sociales menaient des « raids de minuit », en collaboration avec les services de police, c’est-à-dire des inspections tard dans la nuit pour déterminer si la bénéficiaire cohabitait avec un homme et avait une vie sexuelle active, ce qui la rendait inéligible aux allocations. Le NWRO réussit à supprimer ces pratiques grâce à l’organisation et au recours à la justice, en défendant le droit des personnes prolétaires noires à avoir une intimité sexuelle non maritale.

Contre le travail

Un troisième élément crucial caractérise les radicaux de genre de la fin des années 1960 et du début des années 1970 : leur cheminement vers un rejet du travail. Tandis que de nombreuses féministes continuèrent à penser que l’égalité serait obtenue au moyen du travail salarié et de l’intervention étatique, nous allons nous intéresser à deux exemples de politiques plus autoconscientes et opposées au travail chez les femmes ouvrières : le Mouvement pour les droits à la sécurité sociale américaine (American welfare rights movement) et Salaires pour le travail domestique (Wages for Housework).

Le NWRO était une rébellion des Américain.e.s noir.e.s pauvres contre le travail. Là où le mouvement syndical noir appelait au plein-emploi et aux plans d’embauches, ces requêtes de travail n’exercèrent que peu d’attrait sur les membres du NWRO. Nombreux étaient celles et ceux qui avaient travaillé tout au long de leur vie et avaient trouvé leurs emplois non épanouissants et aliénants. Les textes produits par l’organisation avançaient l’argument historique que c’étaient les noirs qui avaient construit le pays au fil de générations de travail esclavagisé et subordonné : ils avaient assez travaillé. Le NWRO s’organisa contre l’exploitation et la cruauté des réformes du travail qui visaient l’instauration d’emplois sans salaire ou à bas salaire en échange des allocations. Bien que certaines femmes faisant partie du NWRO mirent en avant le fait que leur rôle de mère constituait une forme de contribution productive à la société, d’autres étaient bien plus réticentes à l’encontre de ce genre de discours. Elles défendaient au contraire un « droit à la vie » séparé du salaire, du travail et de la participation au marché du travail. En organisant des sit-in et des occupations des bâtiments des services sociaux et du gouvernement, en se rendant aux tribunaux et en encourageant les récipiendaires à exiger le maximum de bénéfices possibles, ces militantes cherchaient à faire entrer le système de l’état social dans une crise qui nécessiterait une restructuration complète et mettrait ainsi fin aux évaluations scrupuleuses des revenus, à la discipline comportementale ainsi qu’à l’incitation au travail des Américain.e.s bénéficiaires d’allocations. Le cœur de la campagne que menait le NWRO pour le Revenu fédéral annuel garanti ou Impôt négatif sur le revenu était compris par nombre de ses défenseurs comme un moyen de ne plus être forcés à exercer un emploi chroniquement insatisfaisant. En supprimant le lien entre le travail et la subsistance, les activistes pour le droit à la protection sociale exigeaient la fin de l’obligation à travailler.

Il s’agissait d’un tournant radical par rapport à la façon dont la protection sociale avait été comprise par l’imagination des sociaux-démocrates. Les programmes de protection sociale de l’après-guerre aux États-Unis comme en Europe avaient été pour la plupart conçus comme des compléments au plein-emploi. Le soin apporté aux personnes âgées, aux enfants, les allocations pour le chômage et les handicaps, l’assurance maladie publique constituaient autant d’éléments conçus pour servir de complément au travail salarié de toute une vie. Les programmes de lutte contre la pauvreté auxquels le NWRO s’est confronté étaient structurés de façon à minimiser la compétition avec les marchés du travail : les allocations étaient généralement situées largement en dessous du salaire minimal, les évaluations des revenus cherchaient à exclure les personnes employables et les bénéficiaires étaient incités dans des mesures diverses à se mettre au travail. Dans le sud du pays, l’accès aux allocations était restreint selon les besoins saisonniers de travail agricole. Si les montants des allocations se rapprochaient de ceux des plus bas salaires, cela pouvait être justifié par des circonstances de chômage élevé et de crise économique. Pour le NWRO ainsi que pour d’autres militant.e.s pour l’assistance sociale des années 1960, les allocations ne constituaient pas uniquement un supplément au travail salarié, mais un moyen d’y échapper.

Le sentiment anti-travail dans les mouvements des femmes de la classe ouvrière ne se limitait pas au mouvement noir des droits à l’assistance sociale. Des Salaires pour le Travail ménager (Wages for Housework) affirmait avec le plus de cohérence le lien entre la misère du travail domestique non rémunéré et son corrélat, la misère du travail salarié. Des Salaires pour le Travail ménager émergea dans l’intensité de l’insurrection ouvrière de l’Italie du début des années 1970 qui s’étendit rapidement jusqu’au Royaume-Uni et aux États-Unis. Dans Les femmes et la subversion de la communauté, Mariarosa Dalla Costa voyait l’oppression des femmes comme le produit de la reproduction générale de la totalité capitaliste et établissait ainsi le terrain conceptuel sur lequel se serait ensuite développée la théorie de la reproduction sociale. Cela constituait une rupture théorique majeure puisqu’elle y reconnaissait que la reproduction capitaliste dépendait aussi bien du lieu de travail salarié que du travail reproductif domestique non rémunéré, rupture rendue possible par l’intensité de l’insurrection du mouvement ouvrier autant que par la volonté de dépasser ses limites. Dalla Costa écrit que la structure de la famille « constitue le pilier central de l’organisation capitaliste du travail », en tant qu’elle structure la division entre les activités rémunérées et celles non rémunérées : « elle a ainsi transformé les hommes en esclaves salariés, jusqu’au point où elle est parvenue à assigner ces services aux femmes dans la famille, et, dans le même processus, à contrôler le flux de femmes qui pouvaient parvenir au marché du travail. » [7]

Avec l’arrivée de la famille ouvrière basée sur la femme au foyer, les femmes sont reléguées à la maison, ce qui produit la division de genre au sein de la classe ouvrière. La lutte des femmes doit nécessairement rejeter le foyer en construisant des alliances avec celles qui travaillent dans les industries du soin reproductif et en produisant ainsi une insurrection révolutionnaire :

« Nous devons sortir de la maison ; nous devons rejeter la maison, parce que nous voulons nous unir à d’autres femmes, lutter contre toutes les situations qui présument que les femmes doivent rester à la maison, nous lier aux luttes de toutes celles qui sont dans des ghettos, que le ghetto soit une crèche, une école, un hôpital, une maison de retraite ou un asile. Abandonner sa maison, c’est déjà une forme de lutte. »

Ce qui caractérise fondamentalement cette lutte contre le foyer est moins la revendication d’une rémunération que le rejet du travail lui-même :

« Les femmes doivent découvrir complètement leurs propres possibilités – qui ne consistent ni à repriser des chaussettes ni à devenir des capitaines de paquebots transocéaniques. Mieux, nous pouvons souhaiter faire ces choses, mais elles ne peuvent pour l’instant se situer ailleurs que dans l’histoire du capital. »

On retrouve cette dimension anti-travail du salaire domestique chez Silvia Federici :

« Si nous partons de cette analyse, nous pouvons voir les implications révolutionnaires de la revendication de salaires pour le travail domestique. C’est la demande par laquelle notre nature prend fin et notre lutte commence parce que vouloir simplement des salaires pour le travail domestique, cela signifie refuser ce travail comme expression de notre nature, et donc refuser précisément le rôle féminin que le capital a inventé pour nous. » [8]

Aussi contre-intuitif que cela ait pu être pour une grande partie de son lectorat, Federici a affirmé très clairement que cette revendication de salaires est une revendication de la capacité à refuser le travail. Pour la tradition italienne marxiste, le refus du travail n’était pas un acte de volontarisme individuel d’évitement de l’emploi, mais la possibilité d’une action de grève massive et d’une rébellion de classe organisée. Leur proposition politique était un moyen d’exposer la dynamique sous-jacente du travail domestique non-salarié. Dans la conception de Federici, le refus du travail était rendu possible au moyen des salaires : « Désormais nous voulons de l’argent pour chacun de ses moments, de sorte que nous puissions en refuser d’abord certains et finalement l’ensemble complet de ces moments. »

Dans cette optique anti-travail, on peut considérer le Salaire domestique comme non programmatique et voir leur appel pour la compensation financière des activités reproductives non rémunérées ainsi que leurs revendications du caractère producteur de valeur de ces activités comme des provocations ; leur perspicacité est ailleurs. Dalla Costa parle des « salaires domestiques » uniquement en passant et de façon quelque peu critique. L’appel de Silvia Federici pour le salaire domestique est défendu dans l’essai Des salaires contre le travail ménager. Il n’y a pas à douter que de nombreuses défenseuses du travail domestique, y compris Selma James, voyaient probablement la chose de façon très littérale [9].

Limites et contradictions

Les conceptions qu’ont eues, vers la fin des années 60 et dans les années 70, les femmes noires gauchistes, les féministes radicales et les gays libérationnistes, vont bien plus loin dans leur compréhension de la liberté de genre que les analyses qui les ont précédées. Contrairement à leurs prédécesseurs marxistes, elles et ils reconnaissent la famille ouvrière comme un lieu de soumission personnelle, de violence, de brutalité et d’aliénation. Elles comprirent que l’autoactivité de la classe elle-même, à travers l’établissement direct de liens de parenté alternatifs et de relations basées sur l’entraide, constitue le mécanisme premier d’abolition de la famille. Elles commencèrent à reconnaître, ou du moins essayèrent, la relation entre l’empire, la blanchité des banlieues résidentielles, le mouvement ouvrier institutionnalisé et les familles patriarcales hétéronormatives. Elles aspiraient à ce que la maison devienne un lieu communal en expansion de soin mutuel, d’amour, de plaisir érotique, de lutte partagée, de transformation personnelle plutôt que d’isolement et de contrôle.

En avançant une critique de l’expression de genre binaire coercitive et des attentes de genre normatives, elles allèrent dans le sens d’une abolition de l’identité sexuelle et genrée comme point d’aboutissement de l’abolition de la famille. Elles considéraient que la lutte d’abolition de la famille nécessitait une transformation personnelle directe des attentes et du comportement que l’on a vis-à-vis des autres et prolongeaient en l’approfondissant la critique socialiste précédente du chauvinisme masculin comme obstacle à la lutte des classes. Par leur relation à la survie économique et au travail, les radicaux de genre des années 1970 allaient dans le sens d’un rejet du travail et d’un désir d’échapper à la domination du travail salarié, plutôt que de se contenter d’imaginer l’égalité par la prolétarisation universelle.

Leur politique n’est toutefois pas suffisante pour nous aujourd’hui. Les féministes radicales et les gays libérationnistes ont forgé des visions émancipatrices qui ne peuvent plus inspirer des rébellions de genre massives dans les formes qu’elles ont revêtues au début des années 1970, et qui pourront être de bon droit critiquées vigoureusement au cours des décennies à venir de lutte et de pensée du genre. Même le Salaire domestique, qui a posé des questions d’une façon assez pertinente pour résonner jusqu’à aujourd’hui, répondait à un monde qui a bien changé depuis.

L’analyse des féministes radicales et des gays libérationnistes étendait leur critique de la famille nucléaire hétérosexuelle atomisée à leur compréhension générale de la société comme un tout. Elle identifiait le patriarcat comme base fondamentale du militarisme, de la consolidation des états autoritaristes, du fascisme, du colonialisme, de la violence sexuelle, de la conformité de genre et de la propriété privée. Les féministes radicales considéraient l’oppression des femmes comme la conséquence d’un système de castes ou de classes sexuelles. Les femmes constituaient un groupe social cohérent avec un ensemble d’intérêts facile à agréger – exactement comme le prolétariat industriel avait été imaginé à une époque précédente du mouvement ouvrier – et sujet à une unique forme d’oppression dans la famille. Cette analyse de sexe et de classe reflétait leur propre expérience de l’oppression, pour l’essentiel en tant que femmes blanches opposées à la vie prisonnière de la famille de banlieue résidentielle, mais se trompait significativement sur la place de la famille au sein du capitalisme.

Bien qu’en régime féodal il y ait eu une homologie et une imbrication directe entre l’organisation de l’état, l’économie et la famille patriarcale, en régime capitaliste, ces systèmes avaient été partiellement rompus par le travail salarié. Ce qui revient à dire que la domination et la violence directe n’étaient plus requises pour extraire une plus-value dans le procès de production, de sorte que les affaires gouvernementales et les dynamiques familiales pouvaient développer une autonomie relative. Le capitalisme produisit une véritable séparation entre les sphères publiques et privées, en isolant une forme de domination de genre à l’intérieur des murs privés du foyer. Les formes de domination masculine qui pénétraient dans le gouvernement ou les affaires, quelles qu’aient pu être leurs ressemblances superficielles avec les dynamiques de genre des familles, revêtaient un caractère fondamentalement différent et fracturaient ainsi le « patriarcat » comme système cohérent. Le fait de partir de leur critique de la famille a en dernière instance empêché les féministes radicales de saisir de façon adéquate les dynamiques du capitalisme et de l’état racial.

La compréhension de l’oppression des femmes à travers une analyse de sexe et de classe mena les féministes radicales à plusieurs impasses. Elles se révélèrent incapables de rendre compte efficacement ou de répondre à l’éruption des débats sur la classe et les différences raciales entre les femmes, alors que leur stratégie et leur vision dépendaient de l’élimination de toute stratification substantielle entre les femmes. Les femmes transgenres, dans leur politisation concurrente de celle du féminisme radical dont elle faisait initialement partie, devinrent bientôt sujettes à une forte hostilité, tandis que l’analyse de sexe et de classe se révélait fondée sur une polarisation binaire basée sur la biologie ou sur la socialisation du très jeune âge. Les féministes radicales développèrent rapidement une hostilité envers le plaisir sexuel en tant qu’intrinsèquement lié à l’oppression patriarcale, ce qui conduisit à l’éruption de débats au cours des années 1980 et 1990 connus comme « les guerres du sexe » (the sex wars) qui se prolonge aujourd’hui dans les débats sur la pornographie, le travail du sexe et les sexualités dites tordues ou perverses.

Les féministes socialistes et noires remirent les premières en question le modèle basé sur le sexe et la classe en soulignant son incapacité à rendre compte des divisions entre les femmes ou des réalités du capitalisme et du colonialisme. Toutefois, à de rares exceptions près, elles furent incapables de rendre compte de façon significative et alternative de l’expérience de la domination au sein de la famille. Dans leurs écrits, les féministes noires voyaient souvent la famille comme un centre de résistance et minimisèrent ainsi le rôle de la coercition de genre qui conduisit un grand nombre de femmes noires à éviter les structures familiales basées sur le couple hétérosexuel à partir des années 1960. Les féministes socialistes se basaient quant à elles sur des explications systémiques duelles contradictoires et théoriquement faibles de l’oppression des femmes travailleuses, ou s’embourbèrent dans un débat long et pénible qui avait pour but de déterminer si les heures de travail non rémunérées des femmes au foyer produisaient ou non de la valeur. Après une brève période de projets autonomes, les féministes socialistes finirent par s’intégrer à nouveau aux politiques sociaux-démocrates ou léninistes. Au début des années 1970, les écrits des femmes noires avaient une forte dette envers les politiques des états socialistes ou nationalistes, mouvements enlisés dans des contradictions bien documentées.

De façon similaire, les gays libérationnistes se sont révélés incapables d’offrir un programme qui puisse résonner suffisamment à nos oreilles aujourd’hui. Au cours des années 1970, les hommes gays de certaines grandes villes avaient un accès presque libre à un plaisir érotique fréquent avant le désastre du sida. Bien que l’on puisse éprouver une certaine nostalgie pour les plaisirs et les libertés de cette période, peu de gens imaginent aujourd’hui qu’il s’agissait là d’un chemin menant à une société libre. Le relâchement spectaculaire des mœurs sexuelles chez les personnes queers comme straight dans les années 1970 révéla que la répression sexuelle ne constituait pas en fait le ciment de la domination capitaliste comme les défenseurs du pouvoir d’Éros l’avaient auparavant affirmé. Les efforts pour remodeler l’hétérosexualité dans la Nouvelle gauche sont à juste titre remémorés comme terribles, avec des militants qui s’efforçaient de « détruire la monogamie » pour mieux se piéger dans des formes de misogynie et de traumatisme plus élaborées. Aujourd’hui, la sexualité envahit la culture de consommation populaire et apparaît autant comme une injonction néolibérale et individualiste à jouir que comme une source de liberté. L’idée que la poursuite de l’érotisme pourrait constituer de nouvelles solidarités révolutionnaires avait un sens lorsque le sexe gay était lourdement criminalisé, mais ne fonctionne plus comme source d’inspiration politique.

Les efforts queers et féministes pour démanteler et attaquer la forme familiale nucléaire normative n’ont jamais été capables de concevoir des visions cohérentes de dépassement de la société capitaliste. Beaucoup rejoignirent ou venaient de projets d’organisation socialistes et anarchistes, ou virent leur rébellion de genre comme un prolongement direct de leur analyse anti-capitaliste. Les activistes des droits des gays et des femmes qui s’étaient le plus fortement engagés dans une politique marxiste ont souvent témoigné une incapacité relative à saisir ou à s’engager dans les luttes queers et féministes les plus dynamiques, transgressives et subversives. Par exemple, les trotskystes gays furent les architectes d’un mouvement gay basé sur les droits accompagnant les gays bourgeois et rejetaient les courants subculturels genderfuck des politiques de libération gay d’ultragauche. La vision du socialisme et de l’anticapitalisme dans les mouvements féministes et queer du début des années 1970 était au contraire habituellement tout à fait vague et s’inspirait d’idées romantiques du marxisme anticolonial du Tiers-Monde.

Cette inadéquation de la vision de la libération sexuelle et de genre des mouvements du début des années 1970 se retrouve jusque dans les limites de leur vision de l’abolition de la famille. Ils imaginaient l’abolition de la famille comme une activité volontaire poursuivie au moyen de subcultures réfléchies. Ils ne parvenaient que rarement à voir la possibilité de généralisation de l’abolition de la famille à une restructuration des relations économiques à l’échelle de l’ensemble de la société. Cette limite réside en dernière instance dans la persistance de l’horizon du mouvement ouvrier. Malgré la tentative d’échapper à son masculinisme, à sa focalisation étroite sur le travail salarié ou aux limites de sa vision de l’égalité dans la prolétarisation, ils ne pouvaient pas concevoir l’abolition de la relation de classe elle-même. Le mouvement ouvrier rechercha la liberté socialiste à travers la généralisation de la condition du travail salarié. Dans les conditions du travail salarié, la famille ne pouvait être dissoute qu’à travers l’expansion massive d’une institution alternative distincte du marché : l’État. Ces jeunesses cherchèrent à échapper au travail salarié, mais elles ne pouvaient pas concevoir d’autres moyens de reproduction sociale collective et communiste au-delà de l’usine sous une forme ou une autre. Théorie Communiste met ainsi le doigt sur cette distinction entre une politique qui s’oppose au travail en le critiquant et le dépassement du mouvement des travailleurs : « La ‘critique du travail’ ne permet pas d’aborder la restructuration positivement comme une transformation du rapport contradictoire entre les classes » et laisse ainsi les révoltes de Mai 68 enfermées dans la logique même d’une identité affirmative des travailleurs qu’ils cherchaient pourtant à rejeter. Le langage difficile de TC s’applique aux limites de la révolte de genre du début des années 1970 :

« La révolte contre la condition ouvrière, révolte contre tous les aspects de la vie, était prise dans un déchirement. Elle ne pouvait s’exprimer, devenir effective, qu’en se retournant contre sa base réelle, la condition ouvrière, mais non pour la supprimer, car elle ne trouvait pas en elle-même le rapport au capital qui eût été cette suppression, mais pour s’en séparer. ‘Mai 68’ demeura alors une révolte. » [10]

Beaucoup de choses qui n’allaient pas dans les relations de genre et sexuelles de la Nouvelle Gauche apparurent avec évidence aux générations suivantes de la pensée féministe, queer et antiraciste. Les courants intellectuels qui posaient des questions de politiques de genre et sexuelles au cours des années 1980 et 1990 étaient surtout académiques et se voyaient désignés par différents noms tels que le poststructuralisme, le féminisme noir, le féminisme des femmes racisées, le féminisme prosexe, le féminisme postcolonial, la théorie queer et les trans studies. Bien qu’ils se voient fortement critiqués par certains gauchistes aujourd’hui à cause de leurs différents degrés d’idéalisme, de manque de prise en compte cohérente du mode de production capitaliste, de l’importance accordée aux expériences individuelles et de leur éloignement par rapport aux mouvements de masse, ces courants intellectuels ont de fait produit une critique large, vigoureuse et dans l’ensemble précieuse des échecs de la théorie basée sur le sexe et la classe, du nationalisme révolutionnaire et du libérationnisme gay. Les mouvements liés au Sida dans les années 1990 s’inspirant de Foucault et de la théorie queer, les luttes trans depuis les années 2000 façonnées par de nombreux courants théoriques, les militants étatsuniens de Black Live Matter qui s’identifient et sont inspirés par le féminisme noir intersectionnel, ont tous produit des avancées majeures dans les politiques du genre en dialoguant de près avec ces courants académiques. Pour ceux qui se soucient de la révolution communiste, les limites de ces travaux académiques sont claires, à commencer par l’absence de critique cohérente du capitalisme. Mais en dernière instance, la tâche est aujourd’hui d’incorporer, plutôt que de rejeter dans leur ensemble, leurs efforts de penser et de dépasser les politiques de genre des mouvements des années 1970.

Un appel à l’abolition de la famille au présent ne peut se satisfaire de répéter Engels, Kollontai ou la Révolution gay du Tiers-Monde. Aussi riches en enseignements ces exemples historiques puissent-ils être, le présent requiert un féminisme communiste à même de dépasser les limites de ces mouvements antérieurs contre la famille. Pour ce faire, le travail communiste théorique d’aujourd’hui portant sur la famille doit prendre en compte la transformation structurelle de la reproduction générationnelle de la famille des travailleurs depuis les années 1970, en particulier le déclin de la famille nucléaire basée sur le salaire masculin ainsi que la fragmentation des catégories de genre.

Après la famille basée sur le salaire masculin

En dernière instance, la vision révolutionnaire positive de ces mouvements a été vaincue. À la fin des années 1970, les soulèvements qui traversaient le monde étaient majoritairement écrasés. Malgré la variété de leurs contextes politiques, ces défaites politiques s’enracinaient toutes dans une crise plus large de la profitabilité capitaliste. Les insurgés de genre des années 1970 connurent le même déclin de leurs mouvements. Les féministes, après avoir vu des améliorations significatives allant dans le sens de l’égalité de genre au cours des années 1970 grâce aux changements économiques et aux victoires législatives, firent face à un contrecoup violent et à la persistance de la différence des salaires entre les sexes. Le mouvement de libération gay réfréna ses énergies pour se limiter à devenir un mouvement de défense étroitement basé sur les droits dans les années 1970 et ne retrouver un moment militant qu’au cours du moment le plus aigu de la crise du Sida vers la fin des années 1980. Les militants pour les droits sociaux cessèrent de gagner du terrain vers la fin des années 1970 et virent bientôt le démantèlement général des allocations et des services sociaux avec une nouvelle ère d’austérité.

Tandis que l’ensemble de la vague de luttes s’effondrait vers la moitié des années 1970, les descendants affaiblis de ces mouvements ne cessèrent de développer toujours plus la théorie et de s’organiser autour du genre de façon séparée de toute forme de politique de classe. Une fois séparés des revendications économiques de masse, les mouvements des droits des femmes et des homosexuels continuèrent à obtenir d’autres gains plus limités en matière d’égalité juridique. Plus déterminante encore fut la façon dont ces mouvements ont transformé les attentes et les dynamiques interpersonnelles des femmes et des personnes queers des générations suivantes. La plupart des personnes jeunes jouissent confortablement du droit au sexe non marital pour le plaisir et de la reconnaissance que la famille peut revêtir différentes formes acceptables. Ils ont plutôt tendance à être à l’aise avec les relations entre personnes du même sexe et avec la non-conformité de genre, tandis que c’est un souci pour le bien-être personnel qui guide généralement leurs décisions en matière de sexe et de genre.

À mesure que les mouvements radicaux étaient vaincus, certains éléments constitutifs de la forme familiale à laquelle ils étaient opposés se modifièrent de façon inattendue. Les effets de la crise de profitabilité prolongée ainsi que la défaite du mouvement ouvrier à partir de la moitié des années 1970 rendit impossible pour la plupart des membres de la classe ouvrière de maintenir une femme au foyer à l’extérieur du marché du travail. Ce ne furent pas les queers ni les féministes qui en dernière analyse mirent en crise cette forme familiale. La forme familiale basée sur le salaire masculin ne caractérise plus aucun secteur de la société et a perdu son hégémonie sociale à cause de la convergence d’un ensemble de facteurs. À sa place, nous assistons à une croissance forte et solide de foyers basés sur un double salaire, de personnes qui choisissent de ne pas se marier ni de vivre en couple, de structures familiales fragmentées et de l’entrée sur le marché de services à la reproduction sous forme marchande. Bout à bout, ces dynamiques ont produit un éventail hétérogène de formes familiales dans la vie de la classe des travailleurs. Si, lors de la naissance du mouvement ouvrier, l’organisation des travailleurs a bel et bien joué un rôle d’instrument pour la création des conditions d’émergence de la figure de la femme au foyer ouvrière, sa disparition au contraire a dépendu essentiellement d’un ensemble de forces structurelles.

Les vies des femmes connurent des changements importants depuis la défaite du mouvement féministe. D’abord, un grand nombre de femmes mariées ont intégré la force de travail. La participation des femmes au marché du travail a progressivement augmenté au fur et à mesure de l’expansion de l’emploi des cols blancs à partir des années 1920. Dans les années 1950, lors de l’apogée de l’expansion des banlieues résidentielles, les femmes plus âgées commencèrent à travailler en plus grand nombre. Mais avec la participation au travail de jeunes femmes mariées au cours des années 1960 et 1970, le tournant devint amplement visible et indéniable. Pour les femmes mariées avec un époux présent aux États-Unis, la participation au marché du travail augmenta de façon continue de 30 % dans les années 1960 à 60 % dans les années 1990. Bien que la persistance des régulations du marché du travail ait ralenti la participation des femmes dans les démocraties sociales européennes, l’emploi des femmes a augmenté de façon continue dans tous les pays de l’OCDE. Au Royaume-Uni, la participation des femmes à la force de travail a grimpé de 37 % en 1961 à 53 % en 1990 pour rester autour de 55 % depuis. En Allemagne, elle est passée de 39 % en 1970 à 56 % en 2016, une période de chute des salaires réels.

De nombreux facteurs ont contribué à la participation croissante des femmes au marché du travail, y compris l’augmentation d’emplois à « caractère féminin » dans les secteurs de travail reproductif, de l’emploi des cols blancs, de l’éducation et de la santé ; le déclin de la fertilité ; l’augmentation des possibilités de temps partiel ; le désir croissant des femmes de travailler. Dans de nombreuses industries et nations, les interdictions portant sur l’emploi des femmes mariées ou des mères furent supprimées au cours des années 1960 et 1970. Un facteur encore plus décisif pour la famille de la classe ouvrière est la nécessité économique. Les salaires de la classe ouvrière ont stagné puis décliné depuis les années 1970, et le maintien d’un niveau de vie comparable a nécessité pour la grande majorité des familles ouvrières de faire rentrer les épouses dans la force de travail tout en accroissant la dette des ménages. Les familles ouvrières ne peuvent plus se payer le luxe d’une famille basée sur la femme au foyer. Le capitalisme a détruit la famille-femme-au-foyer qui constituait un élément central de la respectabilité du mouvement ouvrier.

Parallèlement à la croissance de la participation des femmes au marché du travail, les populations des pays de l’OCDE ont choisi de se marier plus tard, de vivre en concubinage, de divorcer plus rapidement, et de vivre en célibataires. Aux États-Unis, les taux nets de divorces passèrent de 3/1000 de la population de plus de quinze ans en 1950 à 6,3/1000 en 1985 ; en Angleterre et au Pays de Galle, de 0,9 à 4/1000 sur la même période. En 1950, seuls 10 % des ménages européens comportaient un seul individu ; en 2000, ce taux était monté à 30 % au Royaume-Uni, à 40 % en Suède tandis que le taux le plus bas sur le continent était atteint par la Grèce avec 20 %. Il est probable que les taux de divorces plus élevés aient permis aux hommes comme aux femmes de quitter des relations mauvaises et insatisfaisantes pour rechercher de meilleures relations sexuelles et des structures familiales non traditionnelles. Cela intensifie également l’atomisation, l’isolement et la fragmentation de la vie sociale.

Les couples ont moins d’enfants, commencent à avoir des enfants plus tard et cessent plus tôt. La fertilité a décliné partout ; entre 1900 et 2000, elle est passée de 5 enfants par femmes à 1.3 en Allemagne ; de 3,8 à 2 aux États-Unis ; de 5,8 à 3,3 en Inde et de 6 à 2,7 en Amérique latine. Les enfants ont plus de chance de naître de relations extra-maritales. Le pourcentage de naissances extra-maritales a crû au Royaume-Uni de 8 % en 1960 à 39,5 % en 2000, de 5,3 aux États-Unis à 31 %, de 11,6 % dans l’ex-Allemagne de l’Est à 49,9 % et de 6,7 à 17,7 dans l’ex-Allemagne de l’Ouest. Un taux de fertilité plus bas implique qu’une partie plus importante de la vie a lieu hors de la maison, n’est pas consacrée à l’éducation des enfants et se déroule au-delà des limites étroites de la famille nucléaire.

En plus de la stagnation des salaires, un autre élément de la crise capitaliste prolongée a contribué au déclin de la forme familiale basée sur le salaire masculin, en lien avec ces différents facteurs : la modification du travail reproductif. Avec notamment le déclin des taux de profit dans les secteurs manufacturiers, l’investissement capitaliste n’a eu de cesse de rechercher de nouvelles opportunités dans les services de consommation. Cela a contribué à une croissance importante des entreprises privées et des travailleurs à salaires très bas remplissant des services autrefois réalisés par les femmes au foyer non rémunérées. Beaucoup de membres de la classe ouvrière peuvent laver leur linge dans des lavomatiques, laisser leurs enfants dans des garderies, acheter de quoi manger dans des restaurants rapides et payer d’autres travailleurs pour faire leur ménage. Cela a accru la demande d’emploi dans les secteurs féminisés et a fourni un plus grand nombre d’emplois aux femmes et aux personnes queers de la classe ouvrière. Les familles riches emploient des travailleurs domestiques pour nettoyer leurs maisons et élever leurs enfants à des tarifs qui n’avaient plus été vus depuis la moitié du dix-neuvième siècle. En sous-traitant le travail reproductif à des services salariés, les gens ont libéré des heures pour leurs semaines de travail requérant plus de temps et ont réduit leur dépendance au travail domestique non-salarié.

Collectivement, tous ces changements marquent une amélioration dans la capacité des gens à rechercher des relations épanouissantes au-delà des attentes étroites de la famille et de la communauté. Ces facteurs ont vraisemblablement beaucoup contribué à la forte augmentation de personnes ayant des relations homosexuelles, des transitions de genre et vivant dans des formes familiales complexes et non traditionnelles. À de nombreux égards, ces changements démographiques radicaux dans la manière dont les personnes vivent leurs relations constituent une amélioration réelle et qualitative dans leurs vies sexuelles et de genre. Les jeunes grandissent à présent dans un monde sexuellement plus libre que celui de leurs grands-parents.

Mais ces changements comportent également une intensification de la dépendance vis-à-vis du salaire. Le déclin de la forme familiale ouvrière basée sur le salaire masculin a fait passer l’expérience des femmes et des queers de la dépendance à la domination personnelle d’un mari ou d’un père à la dépendance à la domination impersonnelle du salaire. Elles et ils ont échappé à la tyrannie des maisons patriarcales pour mieux se retrouver comme jeunesse queer à la rue dans les rues des grandes villes, comme mères célibataires condamnées à la pauvreté chronique, ou parmi les millions de personnes queers et de femmes travaillant dans les industries du service à bas salaire ou encore comme travailleurs informels aux marges de l’économie salariée. Chacun.e est forcé.e à trouver et à sécuriser son emploi, à être en compétition avec d’autres prolétaires et à se soumettre à la discipline de genre et sexuelle des employeurs et du procès du travail. De même que la famille basée sur le salaire masculin a été rendue possible par une série de victoires du mouvement ouvrier, la crise économique prolongée ainsi que l’effondrement du mouvement ouvrier a condamné beaucoup de gens à la privation matérielle, à la dépendance au marché et au travail aliéné. Les nouvelles structures familiales hétérogènes sont un symptôme du désespoir autant que d’une pratique du soin, et dans cette dépendance au marché, chacun est sujet à de nouvelles formes de prédation. Toute une jeunesse queer, libérée de la relation violente à ses parents, peut être sujette à de nouveaux risques de travail du sexe accompli dans la rue ; de jeunes mères, en choisissant de ne pas épouser leurs petits amis agresseurs, peuvent se retrouver à travailler de longues heures dans la vente sous le contrôle de managers qui les harcèlent sexuellement.

Sous l’effet de ces tendances économiques, les membres de la classe ouvrière ont bien plus de chances de dépendre de relations de parenté fragmentées, étendues et hétérogènes d’une manière analogue à ce qui avait lieu au dix-neuvième siècle. Les parents de toutes les classes sociales divorcent et se remarient en forte proportion et produisent ainsi ce qu’on appelle des familles recomposées de beaux-enfants. Les mères dont des membres de la famille sont incarcérés, cas particulièrement commun chez les femmes noires américaines, vivent souvent et partagent la parenté avec leurs sœurs, leur mère ou leurs meilleures amies. Les immigrants expédient une partie importante de leurs salaires aux membres de leurs familles qui sont restés dans leur pays d’origine. Ils peuvent tirer des avantages en procédant à de tels paiements sur le long terme, en espérant prendre leur retraite dans des communautés rurales sur un terrain ou un logement acheté par leurs familles et être soutenus plus tard par leurs enfants, mais ce genre d’avantages matériels personnels ne rend vraisemblablement pas adéquatement compte de l’ampleur et de la persistance avec laquelle les travailleurs immigrés réalisent ces transferts d’argent. Les familles de même sexe sont de plus en plus communes, grâce à l’accès au travail salarié, à la réduction des sanctions homophobes et à une opinion publique plus tolérante qui permet aux couples de même sexe de s’intégrer dans leurs milieux de classe respectifs. Les couples de même sexe ont également plus de chance d’être intégrés dans des réseaux de dépendance hétérogènes et queer qui incluent des ex-amant.e.s, des beaux-enfants, des amis proches et d’autres relations de dépendance choisies.

Il s’agit bien sûr dans tous ces cas de formes de familles. Elles constituent aussi bien des réponses et des adaptations à l’aggravation des conditions économiques, ainsi que des stratégies de reproduction et de survie pour répondre aux besoins matériels et affectifs des personnes que des espaces potentiels de domination personnelle et de violence. Leur caractère semi-choisi – étant donné qu’elles ne sont pas rendues aussi obligatoires par le poids des attentes sociales et des liens de sang naturalisés, et qu’elles présentent plus de portes de sortie que leurs équivalents des époques précédentes – fournit plus de moyens de résister à la violence hétéronormative et patriarcale. Les personnes queers et les contre-cultures queers ont beaucoup de choses à enseigner à tout le monde sur les façons dont on peut prendre soin les uns des autres de façons plus saines et moins douloureuses. Pourtant ces formes de familles choisies, étant vécues dans des conditions capitalistes, sont déterminées et façonnées par la brutalité du travail salarié. Les réseaux étendus d’amitiés basées sur le soin se brisent souvent sur les contraintes économiques. Dans les contre-cultures queers par exemple, les événements communs tels que les déménagements pour motif professionnel ou même la venue d’un enfant peuvent ébranler des réseaux amicaux de soin qui se sont pourtant construits sur le long terme. Les vies de telles personnes demeurent scindées par la classe et les stratifications raciales, tandis que les aspirations au soin mutuel parviennent rarement à gérer les crises dues à l’usage sévère des drogues, au chômage prolongé, à l’incarcération ou à la maladie mentale. Les aspirations des gauchistes queers, féministes et noirs à l’amour et au soin mutuels face à la brutalité de se monde ne peuvent pas se réaliser dans les conditions d’une dépendance généralisée au marché. La communauté queer d’aujourd’hui ne préfigure pas ni ne saurait préfigurer le communisme.

Pour ceux qui ont été historiquement exclus du mouvement ouvrier, le déclin de la dépendance à la famille contribue à l’intensification de la précarité et de la violence d’État ; pour la classe ouvrière blanche stable, cela a impliqué un réajustement massif en termes de relations de genre et sexuelles à partir de l’instabilité économique. C’est là que l’on peut trouver certains éléments utiles à la compréhension de la volonté croissante de revanche masculine à l’extrême droite, des mouvements religieux conservateurs faisant de la famille hétérosexuelle le point cardinal de l’ordre social ainsi que de la rage contre les féministes qui est cultivée sur les réseaux masculins en ligne. Une femme au foyer ainsi qu’un travail salarié pour la famille permettaient naguère d’acquérir une dignité masculine, un lieu protégé où les prolétaires pouvaient vivre leurs fantasmes sexuels et de genre et où les hommes en particulier pouvaient satisfaire leurs besoins affectifs ; un refuge vis-à-vis des procès du travail salarié et l’assurance que quelqu’un d’autre se chargerait du travail reproductif. Les hommes et les femmes prolétaires se sont battus pour, ont obtenu et défendu cette forme familiale génération après génération, et elle n’est désormais plus accessible. Certains ont trouvé une politique féministe et queer qui fait la promesse d’une humanité plus entière. D’autres se tournent vers les options misogynes offertes par une classe banlieusarde composée d’hommes blancs aigris : les organisations fascistes, les forums de discussions incel, les chaînes youtube de self-help misogyne, l’humour anti-féministe des podcasts social-démocrates ou les politiciens qui se célèbrent ouvertement comme violeurs et harceleurs sexuels.

Tout le long de l’histoire du développement capitaliste que nous avons suivie ici, la famille a été utilisée comme arme sous la forme d’une attaque idéologique contre des secteurs de la classe ouvrière. Pour Engels, cela prit la forme de l’horreur face à la dégénération sexuelle d’une classe ouvrière en crise ; pour le mouvement ouvrier, la forme familiale respectable basée sur le salaire masculin prit l’avantage en condamnant et en excluant les formes antagonistes qui existaient dans le lumpenprolétariat, chez les queers et les familles de travailleurs noirs. La bourgeoisie et ses alliés ont toujours condamné les familles vivant dans la pauvreté et ont lié une haine racialisée à la condamnation des stratégies de reproduction des personnes pauvres en conditions de contrainte, de leur liberté sexuelle apparente et de leur non-normativité de genre.

Cette fonction culturelle et idéologique de la famille comme norme sociale persiste aujourd’hui et se voit déployée à des fins largement réactionnaires dans toute une série de différentes luttes politiques. Le rôle disproportionné de la famille dans l’imaginaire politique contemporain est dû à la persistance de ce qui précisément a rendu la forme sociale basée sur le salaire masculin attractive au point de constituer une base du mouvement ouvrier : le pouvoir idéologique de la famille comme revendication d’une légitimité morale, sociale et culturelle au milieu de la fragmentation sociale, de l’atomisation et de l’isolement produits par le capitalisme. Cette importance de la famille comme fondement fantasmé de l’ordre social et de moralité s’est manifestée de différentes manières. C’est un trait caractéristique des politiques de droite, néo-conservatrices, et un recours fréquent y est fait par les fondamentalismes religieux de toutes sortes. La famille nucléaire patriarcale constitue la pierre angulaire de la vision de l’ordre social qu’ont les mouvements religieux d’extrême droite , dans leurs assauts répétés contre les acquis des droits des femmes et des LGBT. Les conservateurs religieux partagent avec un grand nombre de sociologues l’idée que les couples hétérosexuels stables constituent la base d’une éducation morale et socialement ascendante des enfants. La science sociale persiste à consacrer des kilomètres de papier pour établir que les arrangements parentaux non-traditionnels, en particulier chez les pauvres et les personnes noires, sont la cause des crimes et de nombreux autres fléaux sociaux. Les activistes gays mainstream mettent l’accent sur la stabilité et la droiture de leurs arrangements domestiques comme élément central d’une politique que l’on a désignée à bon droit « d’hétéronormative ». Toutes ces manifestations – des religieux conservateurs, des sociologues et des gays hétéronormatifs — ont en commun l’idée du couple stable comme base de la parenté ainsi qu’un fort attachement à la normativité de genre. Ces courants politiques affirment que les familles peuvent constituer une force conservatrice. Étant données les dynamiques de l’atomisation sociale, de la dépendance et de la propriété de la famille en régime capitaliste, une telle affirmation contient une certaine vérité. L’appel à l’abolition de la famille est une confrontation à ce conservatisme idéologique.

La forme familiale basée sur la femme au foyer a été menacée par le développement capitaliste lui-même. La revendication d’abolition de la famille ne vise plus étroitement une forme familiale particulière et spécifique, caractéristique de la stratégie de la reproduction de classe. Mais les familles nucléaires, en tant que lieux contradictoires de violence et d’interdépendance, continuent à survivre. La famille persiste aujourd’hui comme la quasi unique institution de reproduction générationnelle et comme un complément à la précarité du travail salarié pour la survie prolétarienne.

Les communistes d’aujourd’hui relancent l’appel à l’abolition de la famille [11]. Les conditions matérielles spécifiques de la reproduction de la classe travailleuse d’aujourd’hui distinguent cet appel de ceux des époques précédentes. Tandis que l’atomisation de la vie de la classe ouvrière s’accroît, l’appel à l’abolition de la famille au moment présent se voit affronter la privatisation de la misère sociale. La crise économique prolongée se traduisant en stagnation des salaires, intensification des régimes de travail et démantèlement des infrastructures socialisant le salaire, ainsi que l’aliénation et l’isolement produits par la vie capitaliste sont autant de facteurs qui incitent les prolétaires à rechercher des moyens de survie et de refuge émotionnel. Les relations amoureuses fragmentées, les foyers parentaux isolés et les tentatives de reconstruire des semblants de famille nucléaire constituent les formes les plus probables de ce reflux.

À la différence des théoriciens universitaires queers des années 1980 et 1990, les nouveaux appels à l’abolition de la famille partagent tous un souci pour le projet révolutionnaire du communisme. Ils cherchent tous à rendre compte, de façons différentes, d’une fragmentation fondamentale des relations de genre à travers les transformations politiques et économiques de la famille depuis les années 1970. Ils visent à une dissolution de la famille comme unité de reproduction à travers la réalisation du travail reproductif dans des institutions extérieures au marché et collectives. Ils cherchent à mettre en place des moyens de restructurer l’activité de reproduction générationnelle. La revendication d’abolition de la famille peut à nouveau aider à s’orienter pour sortir de la misère d’aujourd’hui.

Et ensuite : l’abolition de la famille et le communisme

Dans une société capitaliste, la reproduction de la classe travailleuse dépend du travail salarié médiatisé par la famille. Les prolétaires doivent généralement vendre leur force de travail aux capitalistes afin de survivre. Ceux qui sont incapables de le faire, comme les enfants, reposent sur leurs relations familiales avec d’autres personnes engagées quant à elles sur le marché du travail. En plus de l’accès familial au salaire, les enfants reposent aussi sur une quantité considérable de travail reproductif. La grande majorité de ce travail reproductif a été et continue d’être non rémunérée. La famille, tout particulièrement la famille nucléaire hétérosexuelle, a servi de mode dominant et particulièrement stable de reproduction générationnelle des prolétaires en régime capitaliste. Les états démocratiques et dits socialistes ont parfois étendu leur domaine d’intervention au point de prendre en change des parts considérables de la reproduction sociale, mais uniquement comme supplément à la dépendance première au salaire. Parfois et dans certains endroits, d’autres systèmes de reproduction générationnelle et quotidienne ont existé en régime capitaliste, notamment des orphelinats, des foyers et des systèmes de soin basés sur l’adoption par un seul parent ou par des familles étendues, ainsi que, pour ceux qui quittaient la jeune enfance, les systèmes de prison, l’armée et les casernes de travailleurs. Aucune de ces institutions n’a suffisamment jamais été sur le point de remplacer complètement la famille comme unité primaire de la reproduction générationnelle. Aujourd’hui, l’expansion du travail reproductif salarié ne s’est pas étendue à l’ensemble des soins apportés aux petits enfants et laisse encore une grande partie de travail domestique et reproductif non rémunéré. Les modifications dans l’éducation des enfants qui ont eu lieu reposent toujours sur les liens familiaux vis-à-vis des travailleurs salariés pour le paiement de ces soins et s’ancrent donc dans la dépendance familiale.

La liberté de genre et sexuelle est fondamentalement contrainte en régime capitaliste. Le sexe et la sexualité y deviennent des moyens de coercition et de violence plutôt qu’une source d’épanouissement humain. L’absence de liberté de genre et sexuelle joue un rôle restrictif sur le développement et l’expression du bien-être de toutes les personnes. Elle nous empêche d’accéder à une expression de genre complète et à des relations sexuelles épanouissantes. La famille fournit aux personnes le soin et l’amour dont ils ont besoin, mais au prix de la domination personnelle. Au sein de la famille, les enfants, sujets à l’intolérance et à la domination de leurs parents autant que de leur amour et de leurs soins, sont isolés dans des unités d’habitations atomisées qui limitent les interventions extérieures à l’unité familiale au nom des enfants. Les enfants de la bourgeoisie sont tenus par la promesse de l’héritage et de la propriété ; en dépit même de la limite des biens disponibles pour les prolétaires, beaucoup dépendent de leurs familles pour être soutenus au cours des périodes de chômage ou d’incapacité à travailler ou encore pour fournir des services non rémunérés et pourtant nécessaires tels que les soins apportés aux enfants. Lorsqu’ils sont assez âgés, les enfants prolétaires peuvent quitter la maison et obtenir une certaine indépendance, mais uniquement à condition de se soumettre à la dépendance au travail salarié. Le travail lui-même constitue un régime élaboré de discipline de genre et sexuelle s’appliquant sur la vie de tous les prolétaires, y compris au moyen de dress codes obligatoires, du caractère genré du processus de travail lui-même, du travail affectif dans l’industrie du service, de la violence sexuelle sur le lieu de travail, et surtout de l’intolérance arbitraire des employeurs. Dans une société où les capitalistes dominent la vie des gens, la liberté de genre est impossible. Dans certaines conditions, les prolétaires peuvent plutôt compter sur l’état pour la survie en dehors de la famille ou du travail salarié, à travers des allocations, des logements publics, la sécurité sociale ou encore les prisons. Mais toutes ces institutions fonctionnent comme des systèmes de discipline de genre et imposent les intolérances collectives de la classe dirigeante et de ses assistants professionnels aux existences des pauvres.

Cette tyrannie de genre de la dépendance prolétaire à la famille, au travail salarié et à l’État, apparaît dans toute sa clarté dans le cas des personnes transgenres non-passing. Les personnes transgenres font face dans leurs domiciles à de forts taux de violence de la part de leurs parents ou d’autres membres de la famille. Elles font l’expérience de taux élevés de discrimination à l’emploi et de nombreuses autres formes de harcèlement et de violence sur le lieu de travail. Pour les femmes transgenres de la classe ouvrière, cela résulte souvent en exclusion hors du travail salarié. Lorsque les personnes transgenres au chômage se tournent vers l’État pour demander de l’aide et survivre, elles font face à de la violence, les soins de santé leur sont déniés, un dress code genré leur est imposé dans les refuges pour personnes sans-abri, dans les prisons ou les centres de désintoxication, dont le concept institutionnel de responsabilité impliqué la conformité de genre. Bien que les femmes transgenres aient bénéficié de certaines aides limitées, l’État est loin de constituer un allié fiable pour les personnes non conformes en termes de genre.

La liberté sexuelle et de genre signifie que les façons dont les gens peuvent organiser leurs vies amoureuses, leurs réseaux de parentés et leurs arrangements domestiques ne doivent avoir aucune conséquence sur leur niveau de vie et leur bien-être matériel. La liberté de genre repose dès lors sur l’accessibilité de moyens de survie et de reproduction qui ne reposent pas sur la famille, le travail salarié ni l’État. Ces moyens de survie incluent aussi bien les moyens matériels de reproduction – logement, nourriture, hygiène, éducation – que les liens affectifs, interpersonnels d’amour et de soin que les gens trouvent pour l’instant d’abord dans la famille. Le soin sous le communisme pourrait constituer une dimension essentielle de liberté humaine : le soin d’amour mutuel et de soutien ; le soin du travail positif d’éducation des enfants et d’assistance des malades ; le soin du lien érotique et du plaisir ; le soin par l’entraide et la réalisation de vastes possibilités de l’humanité, exprimées d’innombrables façons, y compris par les formes de l’auto-expression aujourd’hui appelée genre. Le soin dans la société capitaliste est un acte standardisé, dominé et aliéné ; mais il y a en lui un noyau d’interdépendance non aliénée et d’amour. Les libertés positives sont rendues possibles par la fondation d’un soutien matériel universel et une transformation queer, féministe et culturelle qui mette l’amour au centre et soutienne nos autodéveloppements mutuels.

Contrairement aux efforts contre-culturels de former des familles alternatives, l’abolition de la famille serait une restructuration généralisée des conditions matérielles de la reproduction sociale qui dépende de la communisation et de la suppression de l’économie. Des unités communistes d’amour et de reproduction domestique doivent remplacer la famille pour chacun, de nouvelles institutions doivent être explorées et constituées à partir des conditions de la lutte. Contrairement à certaines époques précédentes qui ont connu l’abolition de la famille comme revendication, il me semble que la liberté de genre communiste requiert l’abolition simultanée du travail salarié et de l’État. Bien que je n’explore pas de modèles concrets ici, je suppose que de telles unités domestiques communistes pourraient ressembler à certaines visions de Fourier : des communes de deux-cents personnes qui partagent le travail reproductif et l’éducation des enfants, accordent une certaine attention au plaisir et à l’épanouissement sexuel et travaillent à satisfaire les besoins interpersonnels et de développement de chacun sans briser les liens affectifs, romantiques ou parentaux choisis entre les individus.

Le dépassement positif de la famille consiste dans la préservation et l’émancipation de l’amour et du soin que les prolétaires ont trouvés les uns avec les autres dans la difficulté : l’amusement et la joie de l’érotisme ; l’intimité de la parenté et du romantisme. Cet amour et ce soin, une fois transformés et généralisés, sont ce qui doit être préservé dans l’abolition de la domination familiale. Une fois détaché des rôles sociaux rigides hétéronormatifs de l’identité de genre et sexuelle, des contraintes matérielles du capitalisme et rendus à l’intensité de la lutte révolutionnaire, le potentiel d’amour et de soin pourra finalement être affranchi et se développer dans le monde. L’abolition de la famille doit être la création positive d’une société de soin humain généralisé et d’amour queer.

M.E. O’Brien.

[1Sylvia Ray Rivera, juin 2001, discours au Lesbian and gay community services center à New York City.

[2Voir Women of the Weather Underground, « a collective letter to the Women’s Movement ».

[3Alison Edwards, Rape, racism and the White Women’s Mouvement, 1976 ; cité dans CRC (Communist Research Center) 3, p. 228).

[4Third World Gay Revolution, « 16 point platform and program » in Come out ! N° 7, 1970. Récemment republié in Pinko n°1, 2019.

[5Third World Women’s Alliance, « Women in the struggle », 1971 ; cité dans CRC 3, p. 254.

[6Pour une lecture incisive du rapport de Moynihan, voire Hortense J. Spillers, Mama’s baby Papa’s maybe : an American grammar book in Diacritics, vol. 17, n.2 (1987), pp. 64-81.

[7cité dans CRC 3, p. 283.

[8Silvia Federici, Salaire contre le travail ménagé, 1974, cité dans CRC 1, p. 336.

[9En comprenant des Salaires contre le travail ménagé comme un mouvement anti-travail et comme une provocation ironique, cette vision rejoint l’historiographie de Kathi Weeks, The problem with work : eminism, marxism, antiwork politics and postwork imaginaries (Duke, 2011), la pensée de Wilson Sherwin et les commentaires faits récemment en passant de Dalla Costa et de Federici.

[10Théorie Communiste, Beaucoup de bruit pour rien ?

[11Un certain nombre d’auteurs contemporains ont repris à leur compte l’abolition de la famille avec un enthousiasme critique renouvelé. JJ Gleeson et KD Griffiths, dans « Kinderkommunismus : a feminist analysis of the 21st-century family and a communist proposal for its abolition », Ritual, 2015, proposent ainsi la « crèche anti-dyadique » comme forme idéale d’une « institution contre-familiale » afin de satisfaire aux besoins sociaux de reproduction générationnelle, y compris de toutes les formes d’éducation. Pourtant, Gleeson et Griffiths ne précisent pas suffisamment le rôle de l’état ou du travail salarié dans le programme « contre-familial ». Le livre de Sophie Lewis sur la gestation pour autrui propose une « commune de la gestation » qui généralise les relations de soin non-propriétaires. A travers la recherche sur les luttes des femmes travaillant comme gestatrice pour autrui, Lewis distingue entre les relations génétiques, le travail de gestation et l’éducation des enfants, dénaturalisant ainsi le travail non-salarié de gestation et de reproduction familiale. (Sophie Lewis, Full surrogacy now : feminism against the family, Verso 2019). Madeline Lane-McKinley écrit quant à elle au sujet des pratiques partagées d’interdépendance collective dans son appel récent pour l’abolition de la famille et souligne à l’élément essentiel de soin qui doit être préservé et transformé : « comment l’horizon révolutionnaire de la fin de « la famille » comme unité de propriété privée nous mobilise-t-elle vers une vision du soin plus complète et moins basée sur l’exploitation ? Cette aspiration au soin collectif doit accompagner tout discours contre la famille – qui tomberait sinon dans une logique du management de soi et de l’autonomie » (Madeline Lane-McKinley, « The idea of children », Blind field journal, 2018).

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